Violence toponymique en Bretagne

 

 

Le lecteur risquant d’être quelque peu surpris de découvrir l’entreprise toponymique bretonne en cours, quelques précisions préalables ne seront sans doute pas inutiles.

Les quatre départements de la Bretagne actuelle comptent un peu plus de trois millions d’habitants. La plus grande partie de la région, située à l’est et appelée haute Bretagne, a (ou a longtemps eu) pour langue vernaculaire un dialecte français, le gallo, qui serait actuellement parlé par vingt-huit mille personnes, fort âgées dans l’ensemble. La basse Bretagne, située à l’ouest a (ou a longtemps eu) pour langue vernaculaire le breton, langue d’origine celtique qui serait parlée par cent soixante douze mille locuteurs, âgés de plus de soixante ans pour les trois-quarts d’entre eux ; le pourcentage de jeunes parlant le breton est inférieur à 1% [1].

Le breton a cessé massivement d’être transmis après la Seconde guerre mondiale, pour maintes raisons, l’une d’entre elles étant l’engagement des militants nationalistes bretons aux côtés des nazis. Leur but étant de faire éclater l’État français en régions ethniquement pures, il n’est pas surprenant que l’une des premières actions du sonderführer Weisgerber, en poste à Rennes, ait été d’ordonner l’unification de l’orthographe bretonne. Il y avait jusqu’alors une graphie pour trois dialectes (léonard, trégorrois, cornouaillais) et une autre pour le vannetais : en 1941 fut imposée l’orthographe surunifiée (peurunvan). Une race, un peuple, une orthographe.

Après la Libération, une longue guerre des orthographes opposa les militants qui refusaient l’héritage de la collaboration et les autres. Il serait intéressant d’analyser la manière dont les pouvoirs publics se sont trouvés peu à peu appuyer les seconds en vue d’œuvrer à la régionalisation, les instances régionales mises en place, et notamment l’Institut culturel de Bretagne, leur offrant à leur tour l’opportunité de contrôler tout ce qui touche à la culture et, via l’Office de la langue bretonne, de réaliser le grand rêve des autonomistes de Breiz Atao  : celticiser la toponymie en vue de la reconquête politique.

En 1989, une sociologue, Maryon McDonald, a publié un remarquable essai résumant par son titre le mot d’ordre du mouvement nationaliste breton : We are not French[2]. Ce qui oriente la production des toponymes est exactement ce qui a orienté la mise au point de l’orthographe surunifiée, à savoir le souci d’être aussi différent que possible du français : le travail de l’Office de la langue bretonne consiste à fournir un habillage toponymique selon des règles supposées conformes à un état celtique idéal, autrement dit

— forger des noms bretons pour les lieux-dits de haute Bretagne,

— bretonniser les toponymes français de basse Bretagne,

— transposer les noms de lieux bretons en orthographe unifiée.

Ce travail donne des résultats sidérants (Cesson-Sévigné devient « Saozon-Sevigneg », Malestroit, « Malastred », Réminiac, « Ruvenieg », pour s’en tenir à quelques exemples) mais, si l’autochtone s’en étonne, pensant qu’il s’agit là du « vrai nom » retrouvé par des spécialistes, il se garde de montrer son ignorance. Et s’il vient à émettre une protestation,  au nom, par exemple, de l’intrusion du breton jamais parlé en ces terroirs au lieu du gallo qu’il entend défendre, on lui explique que, le breton, « c’est bon pour le tourisme ». Ainsi rendu exotique à lui-même, est-il invité à se sentir fier d’être intéressant puisque celte.

Un mouvement de protestation s’est néanmoins fait jour en Bretagne gallèse : l’ancien maire d’une petite ville du Morbihan, Monténeuf, stupéfait de découvrir que sa commune était rebaptisée « Monteneg », s’est appuyé sur les recherches de son frère, professeur d’histoire, pour démontrer que ces noms n’avaient jamais existé, que Malestroit apparaît dès 1387 sous la forme « Malestroit », Réminiac, dès 856, sous la forme « Ruminiac », et ainsi de suite. Une association a été fondée, l’AOSB (Association de protestation contre la signalisation bilingue)[3] mais elle n’a guère pu se faire entendre.

Plus rares encore ont été les protestations en basse Bretagne. En 2009 cependant, le maire de Landrévarzec (Finistère) a fait appel à l’Office de la langue bretonne pour revoir les noms de la commune. Le hameau des Salles étant devenu « Ar Sal Lestudoret », le Moulin du Lae « Meilh Lae », et tout à l’avenant, les visiteurs se perdaient dans la campagne, et des habitants ont prôné le retour à l’ancienne graphie, mais il est apparu que la forme normale était désormais la forme normalisée : Les Salles, lieu-dit français, étant proscrit, force était de trouver un équivalent montrant que la Bretagne est originellement distincte de la France[4]

L’orthographe surunifiée ayant pour caractéristique première de ne pas correspondre à la prononciation, les noms des lieux-dits sont déformés : Coadernault (le Bois de Renault, devenu Ernault par métathèse) devient « Koadernod », prononcé « Couadairnode », à la grande stupeur des anciens. Ainsi des milliers et des milliers de noms sont-ils défigurés…

Les fondateurs de l’AOSB ont fait observer qu’à deux cents euros le panneau, des millions étaient engloutis dans cette entreprise. Le problème était bien réel mais mal posé : en des temps de restrictions budgétaires, consacrer de telles sommes à refaire la toponymie ne peut passer pour dénué de motif. En effet, l’invention d’une toponymie néoceltique relève de la nécessité de fabriquer une identité nationale légitimant le projet de faire de la Bretagne une ethnorégion autonome.

Ce projet de détacher la Bretagne de la France républicaine, aux lois sociales encore assez strictes pour entraver la marche des affaires, au code du travail jugé archaïque, aux syndicats actifs, est, de fait, à présent celui d’un lobby patronal puissant qui entend faire de la Bretagne un « tigre celtique » avec en amont l’appui des institutions régionales et en aval celui des institutions européennes[5].

Les enjeux réels n’apparaissant pas et la résistance ne trouvant nulle part où s’exprimer, la fabrique du cadastre peut se poursuivre à marche forcée. Encore quelques années et la toponymie de la Bretagne sera, elle aussi, surunifiée : Breiz Atao l’a rêvé, les élus régionaux l’ont fait.

                                                                                                   Françoise Morvan

 


[1] Ce pourcentage monterait à 4% en tenant compte des élèves suivant des cours mais ils n’ont pour la plupart qu’une connaissance très superficielle de la langue.

[2] Essai qui n’a jamais pu être traduit en français et s’est heurté, comme tant d’autres, à la censure du silence.

[4] On pourra voir sur le site de l’Office de la Langue bretonne le traitement réservé aux lieux-dits comportant le terme « Les Salles » (nom qui n’est pas donné pour français mais « d’origine francique », éludant ainsi le passage par la langue de l’envahisseur). http://www.ofis-bzh.org/fr/ressources_linguistiques/index-kerofis.php?m=Salles&kumun=&rummad=&p=1

[5] Au sujet de ce lobby rassemblant les plus grands patrons de Bretagne (et de France) voir le site de l’Institut de Locarn et notamment l’un des articles consacrés à son université d’été, « Notre problème, c’est la France », où le modèle présenté comme à suivre est la Flandre, susceptible de faire éclater la Belgique en ethnorégions : http://www.ouest-france.fr/region/bretagne_detail_-Alain-Glon-Notre-probleme-c-est-la-France-_8619-1491864_actu.Htm

 

Cet article est paru dans Circuit, ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec, n° 111, printemps 2011.

 

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DES INDIGÈNES PROTESTENT

MAIS EN VAIN

 

À Bouée, rebaptisée Bozeg, Alain Monié, qui ne manque pas de courage, rédige tout un dossier sur le site de sa commune :

http://www.cdfbouee.com/toponyme/bozeg.htm

 

D’autres écrivent aux journaux…

Signalisation bilinguepanneaux

 

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Quelques courageux journalistes tentent d’ouvrir le débat…

 

Bretagne-Ile-de-France, août 2005

 

… mais toujours en vain.

Et certains pensent que mieux vaut en rire (faute, hélas, de pouvoir agir car la seule action efficace consisterait à dénoncer le subventionnement de l’Office de la langue bretonne, fer de lance du combat nationaliste).

Voyages Archives – stquay – copie

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Certains résistent par l’humour, ainsi André Le Coq (remarquable chroniqueur en gallo dans les colonnes de Bretagne-Ile-de-France) qui commente la création d’une nouvelle entité territoriale : la fusion de Saint-Brice-en-Coglès et des Saint-Étienne-en-Coglès qui a donné lieu (du côté de Fougère, en plein pays gallo) à Maen Roch.

Oui, en un endroit où l’on n’a jamais parlé breton, « Maen » en breton surnifié pour « Pierre » et « Roch », à prononcer on ne sait pas trop comment, pour « Pierre » également, soit la commune de Pierre-Pierre avec de l’identitaire promu pour faire pas français à la base de cette création.

C’est au moins l’occasion de lire une chronique gallèse…

Nomance

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Tout ça n’empêche pas l’entreprise obscurantiste de se poursuivre : ainsi la ville Guingamp vend-elle ses plaques de rues après les avoir remplacées par des plaques de rue bilingues.

guingamp-plaques-de-rues-vendues

La commune de Bourbriac à son tour passe en breton surunifié…

Cependant, comme les panneaux risquent d’être totalement incompréhensibles à l’autochtone, on mettra des panneaux bilingues. Par exemple, on écrira « Poull Wazh Kelenn », ce qui fait virilement celte comme le veut l’orthographe surunifiée fixée en 1941 sur ordre des  Allemands, mais on gardera quand même « Poul Voas Quelen » qui correspond à la prononciation locale.

Tout ça coûte cher (près de 50 000 € pour une petite commune) mais il faut ce qu’il faut.

Dans quel but ? Défranciser la Bretagne et l’intégrer aux nations celtes vouées à prendre leur indépendance.

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Bourbriac

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La présidente de l’Office de la langue bretonne qui décide de la fabrique du nouveau cadastre, la militante nationaliste Lena Louarn, elle-même fille du militant nationaliste Alan Louarn, ne cesse de se féliciter des progrès accomplis en ce domaine.

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Lena Louarn félicite Rostrenen

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Il ne s’agit nullement de « sauver le breton », entreprise que chacun sait vouée à l’échec…

À lire sur le sujet un article de deux éminents professeurs de breton à l’université de Brest.

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Il s’agit juste de procéder à une ethnicicisation du décor, en vue de faire de la Bretagne une eurorégion libre de s’émanciper des lois de la République, conformément aux vœux du lobby patronal breton.

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PROTESTATIONS

Il arrive que les indigènes protestent car les panneaux en breton sont changés par des panneaux en breton. Mais on remarquera que ni le journaliste ni les protestataires ne comprennent le rôle de l’Office de la Langue bretonne et les enjeux du gaspillage de fonds publics. « Je n’ai rien contre le breton. On est fiers de l’être » La confusion de la langue et de l’ethnie à laquelle on est forcément fier d’appartenir se double d’une confusion entre la prononciation des noms et la réécriture surunifiée. Ce qui pose problème, c’est le gaspillage de fonds publics…

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La colère gronde dans les campagnes. Les nouveaux panneaux de signalisation prenant en compte quelques modifications orthographiques des noms de lieux passent mal. Un «gaspillage» dénoncé par les agriculteurs.

La signalisation bilingue français-breton est présente un peu partout en Bretagne. Qu’elles soient grandes ou petites, les communes sont de plus en plus nombreuses à adopter cette signalisation.

Mais à Plouzané (29), c’est un peu différent. Les panneaux des lieux-dits sont bien bilingues, mais ils sont traduits du breton… en breton. Une aberration pour les gens du cru. « Il y a de quoi être en colère, quand on voit comment l’argent est gaspillé. Le remplacement de tous les panneaux de la commune coûte cher, même s’il est réalisé par le personnel de Brest métropole. On se retrouve avec des noms qui viennent on ne sait d’où », commente, agacé, Julien Indré, agriculteur. À coup sûr, l’auteur de cette traduction en local est sûrement plus jeune que la grand-mère de Julien. Âgée de 96 ans, elle a toujours connu le nom d’origine, comme les tous ceux nés dans les exploitations voisines.

1.800 panneaux à changer

« Je n’ai rien contre le breton. On est fier de l’être. Mais ce qui me pose problème, c’est que les élus de Brest métropole qui ont lancé ce projet plutôt inutile, n’étaient même pas nés que cette toponymie existait déjà, orthographiée comme avant le changement de panneaux. On a mis des S à la place des Z, des D pour les T, deux N pour un seul, etc. Plus de 1.800 panneaux vont être changés et pas qu’à Plouzané », commente David Louzaouen.

Des modifications qui risquent d’avoir des répercussions sur le travail des agriculteurs et des entreprises locales. En effet, certains transporteurs ne connaissent pas les lieux et ne se fient qu’à leur GPS. Les adresses de facturation, de livraison des entreprises, comme tout autre papier officiel devront être modifiées.

Plousané ?

« On n’est pas perturbé par le sujet, mais on préférerait que cet argent soit utilisé à bon escient. On demande l’entretien des routes, des talus et des haies, ainsi qu’un ramassage scolaire, auquel on participerait financièrement. En terme d’actifs, soit près de 200 personnes, et de chiffre d’affaires sur la commune, l’agriculture est sur le podium des activités économiques. Nous voulons un rendez-vous avec Brest Métropole chez nous, sur place, pour remettre tout à plat », conclut-il.

Et pour aller plus loin, on pourrait aussi imaginer que Plouzané, « la paroisse de Sané », change de nom et s’écrive Plousané !

 

http://www.letelegramme.fr/finistere/plouzane/signalisation-de-quoi-en-perdre-son-breton-19-11-2016-11297988.php?share_auth=c69229487177ce6730e954feab2113d1#closePopUp

Publié le 19 novembre 2016

 

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Pendant ce temps, passé de l’extrême gauche nationaliste de Bemdez à la droite dure du Parti Breton, l’indépendantiste Deléon jubile puisque son poste à Diwan lui permet de militer en vue du démantèlement de la France qui le paie et qu’une maison de la culture bretonne vient d’ouvrir à Vannes, lui permettant ainsi de diffuser sa conception de la culture : une fois les moyens démocratiques épuisés, on passe à l’illégalité. C’est ce qu’il explique froidement sur le site nationaliste 7Seiz :

« Quid de la signalétique bilingue à titre d’exemple ?

C’est un très bon exemple. Le département du Morbihan accusait un retard considérable en ce domaine, une fois que tous les moyens démocratiques furent épuisés, notamment les centaines de panneaux factices apposés par l’association Bemdez et nos rencontres avec les élus, l’association Stourm ar Brezhoneg prit le relais en enclenchant les plus amples opérations nocturnes de son histoire : plusieurs centaines de panneaux furent noircis ou sciés dans l’ensemble du département sur quelques jours. Si les services de l’Etat et le Conseil Général répondirent par des demandes de filatures, des arrestations et des procès, en 6 mois le département rattrapa son retard en la matière… tout en commençant par la région gallèse la plus hostile au breton (association AOSB soutenue par des élus autour de Françoise Morvan et de la Libre Pensée), histoire de bouder un peu

Ainsi, la violence exercée par un groupuscule extrémiste aboutit-elle à imposer une signalétique en breton surunifiée à des communes gallèses qui n’en veulent pas pour la bonne raison qu’on n’y a jamais parlé breton.

Et cette opposition de maires et d’élus du Morbihan gallo relayée par une association groupant des centaines de personnes (http://aosb.free.fr/) est réduite à l’éternelle antienne contre « Françoise Morvan et la Libre Pensée ».

« Peut-on imposer une langue à des personnes qui ne la parlent pas ? » demandait un journaliste relayant la protestation des élus morbihannais. Oui, et il suffit d’une poignée de séparatistes pour inventer un cadastre fantasmé à des communes où elle n’a jamais été parlée. Le tout réalisé à grands frais pour celtiser la Bretagne romane et faire le décor de la nation future.