Patrick Le Lay, nationaliste breton

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En octobre 2004, tout le monde répétait à l’envi une phrase de Patrick Le Lay sur les ambitions de TF1 : «  Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau disponible ». Belle déclaration, justement célèbre pour ce cynisme tranquille qui ne manque jamais d’éberluer.

Le conflit des intermittents s’éternisait et, en diverses occasions, j’ai alors essayé de rappeler une autre petite phrase de Patrick Le Lay : « Je ne suis pas français, je suis breton. Je suis nationaliste breton, c’est pourquoi je suis très bien pour diriger TF1 car je n’ai aucune idée préconçue » (L’Information agricole, septembre 2004).

Je me disais que quand les gens verraient la relation ces deux phrases, ils commenceraient peut-être enfin à se poser la question que, moi, j’avais essayé de poser dans Le Monde comme si en 2002 et qui n’avait toujours provoqué aucun débat, ni en Bretagne ni ailleurs. Mais le temps de cerveau vendu à Coca-Cola, c’était du sérieux, le nationalisme breton, c’était du folklore. Et TV Breizh, la chaîne fondée par Le Lay avec Pineau, Berlusconi et Rupert Murdoch, le patron de presse le plus antifrançais du monde ? Folklore encore, objet d’hilarité  : personne ne la regarde, surtout pas les Bretons. Et l’Institut de Locarn ? Connais pas ! Le Club des Trente ? Connais pas ! Le Nouvel Ouest ? Connais pas !

Quand la Société des Auteurs dramatiques a cru bon d’employer l’argent des auteurs à leur envoyer une carte tirée à des milliers d’exemplaires avec la phrase de Le Lay sur le temps de cerveau, j’ai eu envie de la renvoyer avec la mention : « Je ne suis pas français, je suis breton. Je suis nationaliste breton, c’est pourquoi je suis très bien pour vendre à Coca-Cola du temps de cerveau disponible.  » Mais à quoi bon ? Personne n’aurait compris, Je me suis contentée de suivre d’un œil distrait le naufrage de TV Breizh et les dithyrambes simultanés à son propos de la presse régionale (Ouest-France  est actionnaire).

Comment faire comprendre à qui juge qu’il n’y a là que folklore et douce dinguerie que la télévision de Le Lay s’inscrit dans un projet politique mûrement réfléchi, et que les entretiens qu’il donne sont, eux aussi, mûrement réfléchis ?

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Pour déblayer un peu le terrain, citons simplement l’enquête, déjà vieille, mais jamais contredite, de la revue Golias sur l’Institut de Locarn.

« Inauguré par Yvon Bourges et l’archiduc Otto de Habsbourg, béni par Dom Le Gall, Père-abbé de l’abbaye bénédictine voisine de Kergonan, l’Institut de Locarn rassemble chercheurs, enseignants, spécialistes du marketing et chefs d’entreprise au sein d’un « collège stratégique » où des journalistes en vue côtoient des experts de la défense européenne et du renseignement économique. Son but : préparer l’avènement du troisième millénaire en la fondant sur des régions historiques — la Bretagne, la Flandre, la Bavière, la Catalogne, etc — dont on aura préalablement renforcé l’intégration économique et spirituelle. Volontairement ambigu, ce credo qui vise à « transformer la Bretagne en dragon intra-européen », a réussi à fédérer sous une même bannière nationalistes bretons, lobbies patronaux régionalistes et partisans de la nouvelle évangélisation… Implicitement mais violemment anti-républicaines, leurs thèses reposent sur une vision ethno-différentialiste de l’histoire qui voit dans la compétition économique une guerre de cultures. […] Financé par quelques ténors du patronat français, le centre se targue de l’intérêt que lui manifestent Patrick Le Lay, Patrick Poivre d’Arvor et autres personnalités médiatiques. Patrick Le Lay et Patrick Poivre d’Arvor ont assisté Joseph Le Bihan, fondateur de l’Institut, pour assurer le pilotage de la revue Bretons d’ailleurs qui relayait les idées des membres du collège stratégique avant de faire l’objet d’une liquidation judiciaire. Aujourd’hui, le Nouvel Ouest, financé par TF1 et Le Point, semble servir de nouvelle tribune à ces croisés d’un autre âge » (Golias, mars-avril 1998).

En finir avec les lois sociales, la laïcité, les barrières opposées par les États-nations à la dérèglementation du marché intérieur, développer des « pôles de compétence » (au nombre desquels l’« industrie culturelle » développée en relation avec les autres « nations celtiques » en vue d’inscrire la Bretagne dans le chœur des Celtes autonomes), tel est le but de cet organisme qui rassemble l’aile ultralibérale des patrons bretons et est à l’origine du label « Produit en Bretagne » (disques, crêpes, pâtés, cartes postales, livres et saucissons). « L’Europe nous sauvera. Toutes les formes hiérarchisées des États vont voler en éclats », prophétisait Joseph Le Bihan (Armor magazine, mars 2000). Il aurait pu dire, comme Patrick Le Lay, dans l’entretien qu’il vient de donner à la revue Bretons, « la révolution [de 1789], c’est un épiphénomène ». Pas difficile de s’en débarrasser, avec les vieilleries de l’héritage républicain.

On conçoit dans quel cadre s’est inscrite la création de TV Breizh.

Ce qu’il était impossible de deviner, en revanche, c’est que ce projet, soutenu par la droite madeliniste, allait trouver son meilleur appui au PS et que le président du conseil régional de Bretagne, Jean-Yves Le Drian, qui allait faire entrer au conseil régional les autonomistes de l’UDB, célèbrerait, entre Goulard et Mehaignerie, l’anniversaire de l’Institut de Locarn comme pur triomphe breton.

Lorsque Le Lay souligne qu’il n’y en a qu’un seul qui l’a toujours aidé, toujours soutenu, c’est Le Drian, ex-maire de Lorient où s’est installé TV Breizh, il met le doigt sur l’essentiel : le discours nationaliste issu de l’extrême droite trouvant désormais sa légitimité à gauche, le projet d’Europe des ethnies fédérant les extrêmes, il n’est plus utile d’avancer masqué. L’interview qu’il vient de donner à un luxueux magazine sur papier glacé baptisé, noir sur blanc, Bretons, et qui, à son tour, défraye la chronique, est un symptôme.

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Au moment d’inaugurer TV Breizh, « la première télévision identitaire en France », Patrick Le Lay avait déjà eu plusieurs de ces petites phrases qui étonnent la galerie.

Pour expliquer qu’il ne parle pas breton, il déclarait alors :

« Il n’y a rien de pire que d’être empêché de parler la langue de son père, c’est une mutilation de la personnalité. Comment peut-on exprimer ses émotions pleinement dans une langue qui n’est pas la sienne ? Les Bretons ont beaucoup perdu à devoir ainsi parler un autre langage que celui de leurs ascendants. »

Le breton étant, à en croire ses propos, du moins, quelque chose comme une langue inscrite dans les gènes, pour essayer de sentir ses émotions dans sa vraie langue, il apprenait le breton en se servant de la méthode de Per Denez, autrement dit de la novlangue surunifiée.

Il ajoutait : « On n’a pas le droit de tuer une langue. Surtout quand c’est une plus ancienne que la langue dominante. Sinon, c’est du terrorisme intellectuel. » Le breton, plus ancien que le français, c’était, au XIXe siècle, le grand argument des celtomanes. Certains expliquaient même que le breton était la langue de Noé.

Et l’on en venait à ce que même les celtomanes les plus enthousiastes n’auraient pas osé affirmer : « La culture bretonne a réussi à survivre malgré deux mille ans d’étouffement par des civilisations surimposées » (Le Monde, 27 août 2000). Telle qu’en elle-même, intacte depuis deux mille ans, la culture bretonne pouvait donc resurgir grâce à TV Breizh : il suffisait de gratter les civilisations surimposées pour la retrouver, avec la langue celte du temps des Gaulois. Un miracle attendu.

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Cinq ans après, où en sommes-nous ?

Avec comme programme « La Bretagne, la celtitude et la mer », TV Breizh, plafonnant à 0,1 % d’audience, a dû supprimer le plus possible de Bretagne et de celtitude pour se consacrer, non la mer mais à la diffusion de feuilletons américains bas de gamme, ce qui lui a valu de devenir, avec 1,8 % d’audience, la « chaîne préférée des ménagères sur le cable et le satellite ». L’Europe des régions comme cheval de Troie de la sous-culture made in USA, ce n’est pas une révélation, mais l’expérience de TV Breizh en offre une belle illustration.

Quelles conclusions Le Lay tire-t-il de cet échec ?

Aucune. Il a gagné des parts d’audience. « On a la troisième audience des chaînes du cable et du satellite. Vous allez me dire : oui, mais il n’y a plus de programme breton…  »  Problème, bien sûr, mais au journaliste qui lui demande si, plus tard… non, « ça ne sert à rien car ce n’est regardé par personne », répond Le Lay. Ce qui est bien est de doubler des séries américaines en breton. Junk TV ou TV Breizh : bilan constant.

En septembre, ça va se développer par l’Internet haut débit et donc, tout ira bien. On rebretonnisera plus tard. Mais, non, pas exactement. Soyons précis : « Je re-bretonniserai certaines choses », dit Patrick Le Lay, car « elle [TV Breizh] aura une audience suffisante ». On peut donc bretonniser, débretonniser, rebretonniser, telle chose mais pas telle autre, à tel ou tel moment, au gré de l’audimat ou des rentrées d’argent.

À aucun moment Patrick Le Lay ne pense que si les Bretons préférent regarder autre chose — les programmes de TF 1, par exemple, car le Celte n’est pas exempt de faiblesse —, ce n’est pas qu’ils renâclent à être pris pour cible d’une propagande celtomaniaque obsédante. Non. Si TV Breizh a dû abreuver la ménagère bretonne de Columbo, Perry Mason, Rick Hunter et autres Hawaï Police d’État, c’est la faute du jacobin, l’ennemi héréditaire : « Le système administratif français, le système jacobin français ne veut pas de nous. » Qui nous ? Les Bretons. « La culture bretonne n’a pas le droit d’exister ». La culture bretonne : TV Breizh ?  Mais TV Breizh a parfaitement le droit d’exister, de même que les Bretons ont le droit de ne pas la regarder ou de penser que leur culture, c’est justement ce qui peut résister à TV Breizh. Peu importe, reste la certitude de la persécution.

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« En France, je suis un étranger
», déclare Patrick Le Lay (c’est le titre de l’article).

Et de préciser : « Je ne suis pas Français, je suis Breton. Je suis un étranger quand je suis en France. »

En quoi sa bretonnitude consiste-t-elle ?

Pas dans la langue, voilà au moins du nouveau.

Lui qui clamait en 2000 : « Il n’y a rien de pire que d’être empêché de parler la langue de son père », précise que son père « n’avait pas l’approche de la Bretagne par la langue » et que sa mère, quant à elle, ne parlait pas un mot de breton. Impossible donc d’exprimer leurs émotions ? Blocage familial ? En dépit du nombre inimaginable de méthodes de breton dans lequel il se plonge, Patrick Le Lay n’a jamais pu surmonter ce handicap : ayant un « problème d’oreille », il n’entend pas les sons du breton.  Et, chose stupéfiante, sa conclusion est qu’en fait, « comme c’est un truc d’intellectuel, ce n’est pas grave ».

Quoi, le breton, la langue de ses ancêtres, celle de ses émotions perdues, « un truc d’intellectuel » ? Oui ! Il s’exprime assez bien en français, malgré tout, il lit l’anglais dans le texte, mais, le breton, non, c’est un problème. Et puis, à Saint-Briac, en Haute-Bretagne, où il a sa résidence secondaire, on peut se demander qui parlerait breton.

Seulement, là est l’essentiel, si sa bretonnitude ne réside pas dans la langue parlée, elle réside d’autant plus dans le breton en tant que langue non parlée. Le grand-père de Le Lay parlait breton. Le Lay ne parle pas breton. Ils ont donc été l’un et l’autre, et le père aussi, néobretonnant par militantisme mais incapable de transmettre la langue à son fils, victimes de « terrorisme intellectuel ». En effet, « si dans une famille vous ne parlez pas la langue de vos grands-parents, c’est qu’il y a bien eu des gens qui sont venus vous empêcher de la parler ».

Des gens ? Quels gens ? Pas de réponse : la république (sans majuscule). C’est un crime de tuer une langue. La république a tué la langue des Bretons, en quoi gisait leur être, elle a donc procédé à un génocide. C’est écrit  : « La France a procédé à un génocide culturel de la langue bretonne » Un génocide de langue.  Interrogé pour savoir s’il maintenait les termes de son interview, Le Lay a confirmé.

Et, de fait, ce qu’il énonce là n’est que le credo de base des militants nationalistes. Ce n’est pas le breton parlé qui importe, c’est le breton en tant que langue perdue. Le Lay peut l’apprendre, la parler, obtenir que tous les Bretons à leur tour soient mis en demeure de l’apprendre et de la parler, cela n’y changera rien. Même si, comme Roparz Hemon, il en faisait sa langue de communication, elle resterait toujours ce manque à rattraper, à compenser, à imposer au peuple entier sous sa forme celtique à réinventer sans fin. Impossible de comprendre le « mouvement breton » sans avoir d’abord saisi ce qui porte sa revendication. 80% des parents qui mettent leurs enfants dans les écoles Diwan ne parlent pas un mot de breton et, pour la plupart, ne font pas l’effort de l’apprendre puisqu’elle ne leur servirait pas mais il est essentiel que leurs enfants l’apprennent. Impossible de comprendre la revendication linguistique en Bretagne sans avoir saisi qu’il s’agit de combler le manque d’une langue qui ne manque pas.

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En quoi Patrick Le Lay, élevé en Bretagne gallèse (donc française) par un père sorti de l’École centrale et devenu professeur de mathématiques dans un collège privé de Saint-Brieuc, est-il un étranger en France ? Ses explications, elles aussi, méritent l’intérêt.

Et d’une, il se sent provincial quand il est à Paris;

Et de deux, il n’est pas jacobin, or, « c’est un crime dans ce pays de ne pas être jacobin » ;

Et de trois, il n’est pas doué pour le lobbying. Car, autre nouveauté, « le but du lobbying est le profit, le business. Or, les Bretons ne sont pas business. » La preuve, on ne parle jamais d’argent dans les familles en Bretagne.

Non, là encore, ne simplifions pas : dans sa famille, on n’en parlait pas. « Vous avez entendu parler d’argent chez vous ? » demande-t-il au journaliste. « Non, jamais… » CQFD. « Vous voyez ! Chez moi, c’était pareil. On n’en parlait jamais. Ce n’est pas qu’on n’en avait pas, on n’en manquait pas non plus.  ».

Sachant ce qu’a été la misère de ces générations de paysans qui avaient un si violent désir de savoir, pour qui le but ultime était de donner à leurs enfants les moyens d’échapper au sort qui était le leur, et d’échapper pour cela à l’ignorance où les maintenaient les nobliaux qui, c’est certain, n’avaient pas toujours autant d’argent qu’ils en auraient voulu, mais, on a beau dire, n’en manquaient pas non plus, je ne relis pas cet aveu involontaire du fils de centralien sans y voir la marque même de la bourgeoisie de province. « Ce n’est pas qu’on n’en avait pas, on n’en manquait pas non plus ». Flaubert collectionnait de telles phrases.

On peut vendre du temps de cerveau à Coca-Cola, fonder TV Breizh en cheville avec le Crédit agricole, en faire la chaîne préférée des ménagères grâce aux feuilletons US, participer à l’Institut de Locarn pour prolonger l’action du CELIB qui fut le plus formidable lobby breton de tous les temps, tout ça se fait sans en parler au souper : « La Bretagne n’est pas une société de l’argent. »

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Le Lay vend du temps de cerveau à Coca-Cola, c’est objectif. Le breton est « un truc d’intellectuels » mais qui fait de lui une éternelle victime, c’est objectif. Et la Bretagne est ce qu’il désire contre ce qu’il a, c’est objectif.

Elle est pour lui ce qu’elle est pour tout militant nationaliste, rien de neuf, sauf que c’est le directeur de TF1 qui le dit.

« Comment définiriez-vous votre attachement à la Bretagne ? » demande le journaliste.  Réponse de Le Lay : « C’est charnel. La Bretagne, c’est votre mère, votre fille ou votre maîtresse. » Écho de tant de déclarations de militants nationalistes — Morvan Lebesque, par exemple, qui, frappé du Coup de Breizh, ce coup fatal qui d’un Français banal fait un Breton à jamais voué à sa patrie perdue, raconte comment il épousa la Bretagne : « Je ne l’épousai que de la main gauche. Elle fut mon péché, ma catin… Cette liaison inavouable m’a rendu profondément heureux : traversée de disputes, de scènes, de joies secrètes et de violents plaisirs, elle fut constamment loyale, donnant-donnant, comme il se doit entre une patrie et son homme (Comment peut-on être breton ?, p. 27-8). Liaison inavouable pour cet ancien militant du PNB nazi, parfaitement avouable désormais pour Patrick Le Lay. « Est-ce que c’est physique ? » demande le journaliste. Quelle question ! Quand il a quitté la Bretagne depuis trop longtemps, Le Lay est en état de manque et sa femme l’incite à vite aller la retrouver. Ménage avec une mère épousée contre la marâtre France, matrie qui permet de se dire étranger à sa patrie et de régner ailleurs : « Je suis nationaliste breton, c’est pourquoi je suis très bien pour diriger TF1 car je n’ai aucune idée préconçue. » Et pas de scrupule à décerveler le peuple jacobin en vendant son temps de cerveau à Coca-Cola.

La Bretagne est cet absolu en marge d’un monde défaillant : absolu débordant, obsédant, pourvu de son manque sans manque, comme une idole voulue de toute éternité.

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Le discours de haine contre la France est repris, rien d’étonnant, mais il est repris avec une assurance qui, jusqu’à présent, n’a jamais été la sienne, même lorsque, jouissant de l’appui de l’occupant, sous l’Occupation, le PNB se risquait à des déclarations antifrançaises fracassantes. On sentait alors un désir de convaincre, une vindicte de militant soucieux d’imposer son point de vue en le sachant minoritaire.

Ce n’est plus le cas.

Patrick Le Lay sait que TV Breizh a été un échec mais ça n’a pas d’importance : « Les Bretons n’ont pas à se plaindre. Ils n’ont qu’à prendre le pouvoir. »

Prendre le pouvoir, aider les terroristes de l’ARB qui, eux aussi, ont œuvré pour leur peuple en posant des bombes, aider Skoazell Vreizh, « comité de soutien aux familles des détenus et des personnes mises en examen pour des motifs politiques bretons, personnes impliquées dans des actes de résistance à la politique d’assimilation et d’intégration de l’Etat français en Bretagne ». Inutile de se voiler la face : les « actes de résistance » en question sont généralement les attentats du FLB et de l’ARB, comme ceux qui, à la suite du vol de plusieurs tonnes de dynamite à Plévin par un commando de Basques et de Bretons, ont mené à l’arrestations de plusieurs militants d’Emgann.

« Vous avez aussi engagé Arnaud Vannier à TV Breizh au moment où il était dans l’attente de son jugement lors du procès de vol d’explosifs à Pleven (sic). Vous ne vous en cachez pas », constate le journaliste. « Mais pourquoi m’en cacherai-je ? »,  répond Patrick Le Lay. Pourquoi, en effet ? Il n’y a plus de raison de jouer double jeu, selon la vieille stratégie nationaliste. Arnaud Vannier, militant indépendantiste breton, a été condamné à quatre ans de prison au procès de l’ARB de mars 2004, puis, à nouveau, à quatre ans en juin 2005 lors du procès de Plévin. Il a été mis en liberté conditionnelle deux mois après.

On sait que la dynamite de Plévin a tué à maintes reprises lors des attentats de l’ETA au pays basque. On sait qu’elle a servi à tuer une jeune femme lors de l’attentat contre le MacDo de Quévert et que l’ARB avait, à maintes reprises au cours de sa campagne d’attentats, pris le risque de tuer. Mais c’est Arnaud Vannier qui est présenté comme un martyr et c’est encore la France qui est coupable parce que la détention préventive a été trop longue. Belle occasion pour Patrick Le Lay de montrer son bon cœur : « Il y a des garçons qui sont dans une situation difficile, alors il ne faut pas leur en rajouter sur le dos ». C’est très pénible pour eux d’avoir dû transporter des explosifs. Et d’avoir été arrêtés, en plus de ça. « Je trouve quand même que ça fait partie de la vie d’aider des gens en difficulté…  » D’autant qu’après tout, il n’y a eu que « des dégâts matériels » et qu’« ils se sont plutôt comporté comme des pieds-nickelés que comme des terroristes structurés ou rodés ».

Difficile de ne pas se souvenir qu’il a également embauché Solenn Georgeault, compagne d’Arnaud Vannier et fille de Christian Georgeault, le principal accusé lors du procès de l’ARB, condamné à onze ans de prison en 2004. Jadis également inculpée, l’ex-collaboratrice du journal nationaliste Bremañ dirigé par Lena Louarn, a, elle aussi, trouvé refuge sous son aile protectrice. Mais un autre militant, Bertrand Grimaud, inculpé dans le cadre du vol de dynamite à Plévin, n’a-t-il pas trouvé du travail dans les services jeunesse de la mairie de Carhaix, ville dont le maire, fondateur du Festival des Vieilles Charrues, a aussi fondé le journal Le Poher avec Charlie Grall, condamné à six ans de prison au terme du procès de Plévin ?

Difficile de ne pas se souvenir de la déposition des policiers chargés d’enquêter sur les attentats de l’ARB :

« Ça faisait pas mal de temps qu’on travaillait sur l’ARB et pas mal de temps qu’on se disait que ça allait mal tourner, soit pour les poseurs de bombes, soit pour un témoin », rapporte l’enquêteur qui a travaillé sur l’attentat de Quévert (Côtes-d’Armor), le seul mortel parmi les 17 retenus. Principales caractéristiques de l’ARB selon lui, « l’amateurisme » de ses poseurs de bombes, dont les engins explosifs « dysfonctionnent » une fois sur deux, qui font leurs équipées alors qu’ils sont souvent pris de boisson. » (AFP, 5 mars 2004)

Aimables pieds-nickelés que l’on fait passer pour victimes et héros :

« Les jeunes se laissent embarquer dans des affaires abracadabrantes. Ils payent. Ils payent cher. Ils se sont laissés embarquer par romantisme, par manque de réflexion, mais c’était un truc noble dans leur esprit.  »

Un « truc noble », une juste cause.

Voilà quelques années, Paris-Match, titrant « Patrick Le Lay, breton d’abord », annonçait que le PDG de TF1 fait imprimer chaque année un luxueux volume tiré à quelques dizaines d’exemplaires pour sa famille. Or, « parmi les 35 exemplaires, un ouvrage a été vendu aux enchères lors du dîner du Club de Bretagne au profit des familles de quatre prisonniers bretons détenus en préventive depuis quatre ans. Un acte politique mais surtout culturel.  »

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Le propre de la rhétorique nationaliste, c’est qu’elle ne souffre pas la contradiction ; elle a atomisé la réalité de manière à empêcher qu’elle puisse être perçue en relation avec le temps, le contexte, les informations contradictoires. L’interview de Le Lay a le mérite de le montrer au grand jour.

Si stupéfiante soit-elle lorsqu’on la décrypte, si loufoque puisse-t-elle paraître à qui la découvre en ignorant ce qui se joue actuellement dans les régions de France, elle a cela de particulier qu’elle officialise pour la première fois cette rhétorique comme seul discours autorisé sur la Bretagne.

C’est le ton, plus que le contenu, qui, en l’occurrence, est à prendre en compte : cette morgue lasse, ce détachement œcuménique de qui détient la vérité qu’on peine encore à voir…

                                                                                                               Françoise Morvan

© Françoise Morvan.

Cet article est la synthèse d’une interview donnée à Stéphane Bou pour Charlie-Hebdo, 15 septembre 2005.

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NATIONALISME BRETON

ET NATIONALISME FRANÇAIS

 

LE LAY, LE PEN

Extraits de l’essai de Pierre Péan et Christophe Nick,

TF1 : un pouvoir, Fayard, 1997, p. 635.

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« En fait, Jean-Marie Le Pen et Patrick Le Lay ont plus d’une passion commune. La Bretagne, son histoire, sa place dans la nation française, les rapproche particulièrement. Pierre Wiehn nous avait déjà parlé de  cette passion du PDG de TF1[1] :

“Le Lay voit l’histoire de notre peuple à partir de sa terre, la Bretagne. Il est passionné d’histoire. Il a trois maisons : toutes sont remplies de livres, et, lui, c’est pas du service de presse ! Il a tout lu. C’est un ancien de Saint-Vincent qui pense qu’Anne de Bretagne a trahi[2]. Le Lay ne croit pas à l’État-nation, il a une vision périphérique du pays.”

Il est attiré par ce régionalisme droitier dont la tendance bretonne s’est incarnée dans les années 70 par un mouvement, le Rassemblement breton, auquel adhéraient l’écrivain Hervé Le Boterf, François Brigneau (né à Concarneau), Jean-Marie Le Pen, Robert Le Vigan et le colonel Rémy[3].

À la suite de leur dîner chez Mourousi, les relations Le Lay-Le Pen deviennent suffisamment cordiales pour que, le 4 février 1997, un coup de fil du président du Front national au PDG de TF1 suffise à déprogrammer l’émission Le Monde de Léa consacrée à Vitrolles, quelques jours avant l’élection municipales qui a vu le FN gagner sa quatrième mairie d’une ville de plus de 30 000 habitants.

“En janvier (1997) encore, le leader FN mangeait avec Le Lay et Mougeotte dans les locaux de TF1”,  écrit François Camé, auteur d’une enquête sur ce sujet pour Charlie-hebdo[4]… »

 

[1] Entretien du 15 juin 1996.
[2] Anne de Bretagne (1477-1514), duchesse de Bretagne, devint reine de France en épousant le roi Charles VIII après que celui-ci eut envahi le duché. Ce mariage est réputé avoir rattaché définitivement la Bretagne à la France.
[3] Jean-Yves Camus et René Monzat, Les droites nationales et radicales en France, PUL, 1992.
[4] Charlie-Hebdo du 21 février 1997.

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L’ÉTRANGE AMOUR DES SOCIALISTES

Extraits de l’entretien donné par Patrick Le Lay, alors PDG de TF1,

à la revue Bretons, n° 2, septembre 2005.

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« La révolution [de 1789], c’est un épiphénomène. »

« Je ne suis pas Français, je suis Breton. Je suis un étranger quand je suis en France. »

« Si je me mettais deux mois à fond, avec toutes les bases que j’ai, je parlerais breton couramment. Mais comme c’est un truc d’intellectuel, ce n’est pas grave. »

« Il n’y en a qu’un seul qui m’a tout le temps aidé, qui a toujours été fidèle : Jean-Yves Le Drian. »

« Je n’ai pas entendu parmi les hommes politiques, en dehors de Le Drian, un seul qui m’ait dit quelque chose, qui m’ait écrit. (…) C’est le président de la région ? À partir du moment où le président de la région nous aide, c’est qu’on a de bonnes relations avec le monde politique. C’est lui le porte-parole. »

« Il n’y a qu’un homme politique qui nous a défendus, c’est Jack Lang » (au sujet de Diwan).


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À ce sujet, on pourra lire aussi l’interview donnée par Françoise Morvan à Stéphane Bou pour Charlie Hebdo,  14 septembre 2005.