Non à la régression ethniste en Bretagne

L’entretien qui suit a été donné en juin 2005 par Françoise Morvan à l’Observatoire du communautarisme à la suite de la reparution en collection de poche de son essai Le Monde comme si aux éditions Babel-Actes Sud. 

Le Monde comme si

L’observatoire du communautarisme : Vous avez publié en 2002 un essai, Le Monde comme si, qui vient de reparaître en collection de poche Babel/Actes sud. Pouvez-vous nous rappeler l’objet de cet essai ?

Françoise Morvan : Le sous-titre, « nationalisme et dérive identitaire en Bretagne », précise bien l’objet du livre, je crois, même si le titre « Le Monde comme si » peut sembler assez énigmatique. Je l’ai emprunté au folkloriste Arnold Van Gennep, citant lui-même le philosophe Vaihinger qui constate que « Les hommes sont tous, sauf quand il s’agit des sciences proprement dites, dans l’état mental et affectif des enfants qui écoutent des contes de Perrault ou qui assistent à une représentation de Guignol. Ils font comme s’ils croyaient vraiment à la réalité des personnages, bien qu’ils sachent que dans la vie courante il n’y a ni fées ni Guignol… » Vu que c’est en éditant des contes de fées que je me suis trouvée obligée d’ouvrir les yeux et de ne plus faire comme si les mythes que véhicule le « mouvement breton » étaient vrais, l’allusion m’a semblé de circonstance. D’autant que, plus j’avançais dans mes recherches, plus je voyais que les politiciens, appuyés par les média, faisaient désormais comme si le monde mythique du nationalisme breton devait s’imposer au réel.

OC : Quel a été votre parcours personnel ?

FM : Mon parcours, que je raconte dans ce livre, a été celui, on ne peut plus banal, d’une fille de Bretons émigrés en banlieue qui idéalise la Bretagne des vacances et rêve de retourner y vivre — ce que je finis par faire, puisque, agrégée de lettres, j’obtiens un poste dans une petite ville du Trégor. J’essaie d’intéresser mes élèves au breton (qu’ils ne parlent pas, sauf rare exception), je suis moi-même des cours de breton, sans trop me poser de questions sur la méthode adoptée. À cette occasion, je rencontre des « militants bretons », sans me poser de questions non plus sur leur itinéraire, leurs motivations, ce qui a pu les amener même, en certains cas, à aller poser des bombes dans les endroits les plus incongrus. En quête d’une école maternelle où ma fille ne soit pas brimée, j’entreprends de fonder avec des amis une école Diwan, où elle ne veut, d’ailleurs, pas mettre les pieds — bref, encore une fois, rien que de banal pour quelqu’un qui s’intéresse d’un peu près à la culture bretonne. On a voulu me présenter comme une militante nationaliste bretonne subitement convertie au nationalisme français, mais si tous les parents dont les enfants vont à Diwan devenaient des militants, ça en ferait des troupes (et, moi, en plus, j’étais un parent d’enfant qui n’allait pas à Diwan).

OC : Sur quoi reposait alors votre intérêt pour la culture bretonne ? 

FM : Ce qui m’intéressait, c’était la possibilité de travailler à partir d’une culture populaire en la sortant du populisme, d’écrire autrement, de vivre autrement. Je ne voyais pas les implications idéologiques des thèses défendues par les militants bretons pour la bonne raison que leurs visées m’étaient totalement étrangères. L’indépendance de la Bretagne, l’enseignement obligatoire du breton, la reconnaissance du peuple breton, ça ne me concernait pas : j’aimais le breton parce que son enseignement n’était pas obligatoire, je l’aurais certainement détesté s’il m’avait été enseigné au lycée, et je ne me voyais pas enrôlée dans un peuple breton, avec bannière et hymne national…

J’ai dû assister à deux ou trois réunions d’Emgann (parti indépendantiste) puisqu’il y avait toujours des « prisonniers politiques bretons » à délivrer, mais comme je trouvais idiot de noircir des panneaux routiers et de faire sauter des bâtiments en bon état, je n’éprouvais pas de commisération. Les militants de l’UDB (Union Démocratique Bretonne – parti autonomiste), avec leurs colliers de barbe à la saint Joseph et leur air de sortir de l’Inspection académique pour distribuer des pénitences, il était entendu que c’étaient des raseurs. Du reste du « mouvement breton », de droite ou d’extrême droite, nous ne savions rien. Tout le monde était « de gauche », dévoué, prêt à sacrifier son temps et son argent pour une culture démunie.

Sur ces bases simplistes, donner de l’argent à Diwan allait de soi, acheter des revues en breton allait de soi (pas pour les lire, pour les soutenir), et c’est encore par une espèce d’esprit de solidarité que, quand le professeur Pierre Denis, dit Per Denez, qui dirigeait le département de celtique à l’université de Rennes m’a proposé de diriger ma thèse, j’ai accepté : thèse non rentable, sur un sujet sans intérêt stratégique, dans un département comptant un nombre infime de chercheurs, mais j’étais déjà docteur d’Etat et je ne comptais pas faire carrière, donc, je pouvais me dévouer en donnant sans compter mon temps à des recherches sur le folklore. Le sujet que j’avais choisi (le folklorisme en Basse-Bretagne) répondait à une question que je me posais depuis longtemps : comment se faisait-il que la culture populaire, si vivante encore, autour de moi, avait pu donner une littérature folklorique aussi conventionnelle…

OC : Vous vous inscrivez sous la direction d’un militant nationaliste et vous ne vous posez pas de questions ? 

FM : J’ignorais tout du parcours politique de mon directeur de thèse, qui se présentait sous des dehors pleins de bonhomie. Il était membre du SNESup. Il écrivait des romans de gare que j’avais lus avec l’indulgence universelle avec laquelle nous lisions tout ce qui paraissait en breton.

Cela semble incroyable et c’est ce côté incroyable de la chose qu’il faut souligner au lieu de le dissimuler parce que c’est justement l’une des caractéristiques du Monde comme si : j’ai l’air bien naïf, avec mon goût pour les contes de fées et mon ignorance de la politique, mais un politicien averti comme Edmond Hervé, le maire socialiste de Rennes, lorsqu’il rédige une préface aux Mélanges en l’honneur du professeur Per Denez, ignore-t-il ses écrits ? Son itinéraire ? En 1997, lorsque paraît sa préface, l’Affaire Luzel a déjà eu lieu, j’ai traduit les articles de Pierre Denis à la gloire de nazis comme Debauvais, j’ai protesté contre la réédition sur fonds publics par les éditions qu’il dirige des textes racistes publiés par Drezen sous l’Occupation. Tout le monde peut savoir. L’université ne peut pas ne pas savoir. C’est même l’ancien président de l’université, Michel Denis (aucun rapport de parenté) qui a mentionné le premier, dans un colloque, en 1974, l’article où Pierre Denis (en 1961) écrit : « En 1944-45 la Bretagne a connu une persécution comme elle n’en avait pas connu depuis la chouannerie… Combien d’étudiants, à Rennes, allant se promener au Thabor, savent qu’ont été fusillés là, dans le Trou de l’Enfer, des nationalistes bretons, et qu’ils marchent sur une terre sanctifiée par leur sang ? Combien vont fleurir, de temps en temps, la tombe de Léon Jasson, qui fut si heureux de mourir pour la Bretagne ?… Ou celle de Guy Vissault de Coetlogon qui répondit quand il fut condamné à mort : « C’est un honneur, Messieurs », et qui refusa de tendre la main pour demander pitié ? Les Irlandais sont fiers de leurs martyrs, de leurs « traîtres » : les Bretons, avec le même goût pour les fêtes de mort, restent frappés d’un sort, honteux : ils n’ont pas encore rejeté de leurs esprits le poids des mensonges français. » Léon Jasson, membre du bezen Perrot, milice bretonne sous uniforme SS ; Guy Vissault, dit de Coëtlogon, agent de la Gestapo, recruté dès 1938 par l’Abwehr, tous deux condamnés à mort à la Libération… Or, c’est Michel Denis, ancien président de l’université, qui, en tant que rapporteur, appuie la parution des Mélanges en l’honneur de l’ancien directeur du département de Celtique, avec préface du maire de Rennes.

Ce n’est pas du tout une question d’ignorance : de même que Pierre Denis, investi de bretonnitude, devient Per Denez (et, dès lors, porteur de la vérité d’un monde autre), la défense de cette altérité mythique induit une cécité qui n’a même pas besoin d’être volontaire. L’aveuglement du Parti socialiste en Bretagne (voir la consternante campagne pour un « oui breton de gauche » au traité constitutionnel, Alan Stivell en tête, la défense du bro goz et du gwenn-ha-du, etc.) en est l’illustration. Mais n’anticipons pas. Au cours de mes recherches sur le folklorisme, je tombe sur le gigantesque fonds Luzel de la bibliothèque municipale de Rennes. Comment ce fonds a-t-il pu rester oublié depuis un siècle ? N’ayant rien compris à l’instrumentalisation du folklore par le mouvement nationaliste, je trouve étrange que Luzel, républicain, ait été mis au ban. Là encore, quelle naïveté…

Faisant, malgré tout, preuve d’un peu de bon sens, je constate qu’il est idiot de se poser des questions sur le folklore quand la plus grande collecte dans le domaine du conte, du chant et du théâtre populaire est en bonne partie inédite. Me voilà donc lancée dans une monumentale édition de Luzel. Dix-huit volumes parus à ce jour… et dans quelle tourmente ! Car, un jour de décembre 1993, alors que mon plan d’édition est au point, voilà que mon directeur me convoque pour m’enjoindre de réécrire les carnets de collecte de Luzel en orthographe unifiée.

OC : Qu’est-ce que l’orthographe unifiée ?

FM : L’orthographe fixée par les nationalistes en 1941… Lorsque les nazis ont fait alliance avec les militants nationalistes, la question de l’orthographe a été posée prioritairement : une langue pour une ethnie, donc une langue unifiée pour une Bretagne de race celte, à séparer de la France métisse. Jusqu’alors, le vannetais, très différent des autres dialectes, avait une orthographe distincte : réduction du vannetais à la norme. L’unification de l’orthographe bretonne s’est faite sur injonction du sonderfürher Weisgerber, responsable des affaires bretonnes, l’éminence grise du mouvement breton, Roparz Hemon, se chargeant de faire exécuter. Après l’Occupation, la guerre des orthographes a fait rage, pour des motifs d’ailleurs intéressants… mais qui, en l’occurrence, n’avaient pas lieu d’être examinés : lorsque mon directeur me demande de réécrire ces carnets, je ne sais qu’une chose, c’est qu’un chercheur ne falsifie pas un manuscrit.

De ce jour, et de mon refus, commence l’Affaire Luzel qui va m’amener à découvrir peu à peu le « mouvement breton » tel qu’il est et non tel que je le côtoyais sans le voir : subventions permettant de contrôler tous les secteurs de l’édition en Bretagne, réécriture de l’histoire, récompenses données sur fonds publics à des terroristes ou d’anciens collaborateurs condamnés à la Libération, réseaux de pouvoir mis en place avec l’appui des élus…

Exclue de la section littérature de l’Institut culturel de Bretagne (qui n’est, d’après ses statuts, pas habilitée à exclure) j’en viens à essayer de comprendre d’où vient cet Institut dont mon directeur de thèse est le vice-président — un Institut qui verse les subventions à l’édition en Bretagne et a donc un rôle décisif. Et le Conseil culturel, dont il est aussi le vice-président, créé en même temps par Giscard d’Estaing dans le cadre de la Charte culturelle ?

OC : Qu’est-ce que la Charte culturelle ? 

FM : Un cadeau de Giscard : en 1977, pour asseoir son projet de régionalisation, il reçoit ce qu’il appelle pudiquement dans ses mémoires « des représentants d’associations culturelles situées à la lisière des mouvements autonomistes » (Pierre Denis, Polig Monjarret, Yvonig Gicquel, à la lisière des mouvements autonomistes !… ). Il signe alors une « Charte culturelle » que l’on présente comme demandée par « les Bretons » — lesquels, j’en suis témoin, n’ont, dans leur immense majorité, rien compris à ce cadeau obtenu en leur nom.

Dans ma candeur, je me demande, au début, comment il peut se faire que l’on trouve à la tête de ces organismes un militant nationaliste comme mon directeur, dont, dorénavant, je connais assez bien l’itinéraire et les déclarations : en 1996, au congrès de la Fédération Peuples et Ethnies solidaires en Roumanie, il proclame, par exemple, que « tous les efforts politiques entrepris pour détruire l’Etat centralisateur sont les bienvenus. » Pourquoi l’Etat centralisateur le laisse-t-il participer à la distribution de la manne de ses subventions (dont il touche d’ailleurs une bonne partie pour les éditions qu’il contrôle) ? Pourquoi laisse-t-il ces organismes aux mains des militants nationalistes qui se trouvent ainsi, de fait, en charge de la culture en Bretagne ? Je m’imagine encore que les élus ne savent pas, qu’il va suffire d’informer pour que tout change…

OC : Est-ce pour cela que votre directeur vous intente un procès en diffamation ? 

FM : Bien sûr. À partir du moment où, assignée au Tribunal de Grande Instance, je dois consacrer mon temps à me défendre et où je sais que chacune de mes paroles peut faire l’objet d’une pièce déposée en justice, il est certain que je suis réduite au silence.

Mais le calcul n’était pas vraiment bon car je découvre avec stupeur ce qu’est le mouvement breton en voyant affluer les attestations de militants que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam mais qui sont prêts à dénoncer leurs meilleurs amis pour plaire au maître (une étudiante de breton ne va-t-elle pas jusqu’à accuser l’une de ses camarades d’avoir tenu des propos « blasphématoires » en osant évoquer l’Affaire Luzel entre deux cours ?). Et puis, accusée d’avoir traité mon directeur d’« idéologue nazi » parce que mon avocat a évoqué, pour expliquer ce procès surréaliste, le fait que Pierre Denis, « héritier spirituel de Roparz Hemon », défendait l’orthographe unifiée, je vais voir ce qu’a vraiment écrit ce Roparz Hemon.

Je lis alors la presse bretonne, depuis Breiz atao, journal raciste dès les origines (1919), jusqu’à la presse collaborationniste bretonne sous l’Occupation, où j’ai la surprise de trouver les articles de Pierre Denis dans le journal Arvor dirigé par Roparz Hemon, le père de l’orthographe unifiée, fixée, donc, en 1941. Me voilà décillée. Mais ce n’est pas tant l’histoire occultée qui me préoccupe que ce qui nous concerne, nous : comment a-t-on pu nous faire prendre les vessies héritées du fascisme pour des lanternes de gauche ?

OC : Avez-vous une réponse ? 

FM : La réponse, je la découvre peu à peu, au fil de mes déconvenues. Au début, après avoir appris que mon directeur était débouté et condamné, il me semble qu’en protestant, par exemple, contre les hommages rendus sur fonds publics à Roparz Hemon (en 1998, l’Institut culturel de Bretagne célèbre le vingtième anniversaire de sa mort en occultant ses activités collaborationnistes ; j’informe le MRAP à qui je remets un dossier, et qui, ainsi informé, tente une protestation), en m’élevant contre la réécriture de l’histoire par le mouvement breton (la section de Rennes de la Ligue des Droits de l’Homme rédige à ce sujet un dossier bien argumenté), je vais susciter une réflexion sur la dérive qui fait de la culture en Bretagne une sous-culture identitaire grassement subventionnée. Mais non. Le conseil général du Finistère (PS) exige bien, après des années d’aveuglement, et, surtout, sans se poser la moindre question sur cet aveuglement, que le collège Diwan qui porte le nom de Roparz Hemon soit débaptisé, mais c’est pour que Jack Lang propose d’intégrer Diwan à l’Education nationale, sur les bases « non négociables » fixées par Diwan… Et l’école Loeiz Herrieu de Lorient, alors même que le racisme de Herrieu et son itinéraire, sont établis, et bien connus de la direction de Diwan, garde toujours son nom.

© Françoise Morvan

Lorsque je proteste contre les hommages, sous label « de gauche », à Drezen, à Morvan Marchal, l’inventeur du drapeau national breton, aux Seiz Breur, stupeur, ce sont des militants de l’UDB, parti autonomiste « de gauche » qui montent au créneau. Du coup, je me mets à lire l’organe de l’UDB, « Le Peuple breton », depuis les origines. Lecture édifiante !

L’UDB est née, en 1964, d’une scission du MOB de Fouéré, un vieux renard du fédéralisme, pratiquant en virtuose l’art du double jeu, derrière l’alibi de la neutralité — une pseudo-neutralité qui, sous l’Occupation, a fait de lui naturellement le meilleur allié des nazis, directeur du journal « La Bretagne », où l’on trouve les textes antisémites les plus abjects que j’aie pu lire en breton. Fouéré avait pour bras droit Joseph Martray que l’on retrouve après guerre à la tête de la Fédération Peuples et Ethnies solidaires… Comme le rappelle la femme de Debauvais, l’un des militants bretons les plus résolument engagés aux côtés des nazis, inventeur du titre Le Peuple breton pour le journal qu’il voulait fonder dans les années 30 : « “Le Peuple breton”, justement le titre que choisira Joseph Martray quand il voudra reprendre la lutte pour la défense des intérêts bretons après l’épuration, et à peu près avec le même programme ». C’est elle qui l’écrit, et avec fierté.

OC : Cela veut-il dire que l’UDB soit un parti d’extrême droite ou lié à l’extrême droite ? 

FM : Non, c’est un parti de gauche qui – simple constat – rend hommage à d’anciens collaborateurs des nazis. Il est incapable de sortir de la confusion idéologique qui est la sienne, pour la bonne raison qu’il vit dans le culte d’une bretonnitude mythique fabriquée au fil des siècles par un mouvement nationaliste réactionnaire. Ne pouvant renier l’héritage sans perdre sa raison d’être, il est contraint de procéder à des tris sélectifs, de manière à sauver les grands ancêtres et les mythes fondateurs, au mépris de la référence à une revendication « de gauche » qui est la sienne.

Une fois condamnés les écrivains bretonnants qui ont collaboré, Drezen, Hemon, Langlais, Herrieu, Caouissin, Mordrel, Perrot, Meavenn, j’en passe, même s’ils n’étaient pas forcément des meilleurs, que reste-t-il ? Autant dire rien. Il faut donc à tout prix sauver les objets du culte, et c’est ce à quoi s’emploie l’UDB, même si, de temps à autre, lui reviennent des effluves de ses rages anciennes contre les vieux fascistes du PNB qui ont justifié sa création.

Avec la fondation de l’UDB en 1964, le mouvement breton essaie, de fait, de trouver à gauche une légitimité qui lui a été retirée aux yeux des électeurs par la collusion du mouvement nationaliste breton avec les nazis. L’UDB se donne alors une légitimité fondée sur le combat anticolonialiste — combat fort tardif, puisque la guerre d’Algérie est finie depuis deux ans, mais dorénavant, le thème Bretagne-colonie va servir à ratisser large (enfin, large, pas vraiment non plus, puisque l’UDB recueille à peu près 3 % des voix des Bretons) et surtout d’avoir l’appui de partis de gauche.

L’UDB, comme son nom l’indique (Union Démocratique Bretonne), se donne pour un parti d’abord et avant tout démocratique : elle se déclare contre les attentats (mais ne manque jamais de défendre les « prisonniers politiques bretons »), contre l’extrême droite (mais rend hommage à Fouéré, ouvre les colonnes de son journal à Alan Heussaff, ancien de la milice bretonne sous uniforme SS, blessé en action contre un maquis, et auteur, en 1996 encore, d’un texte négationniste dans la revue « Al Liamm »…). Confusionnisme savamment entretenu, et de manière très efficace, puisque c’est ce qui lui a permis de faire alliance avec les Verts, le PS et le PC sur une même liste « de gauche » pour les dernières élections régionales.

Si j’ai écrit Le Monde comme si, c’était pour rappeler ces ambiguïtés, souligner les dangers d’un discours fondé depuis les origines sur la défense d’une supposée ethnie bretonne opprimée par la France.

Le discours ethniste s’inscrit dans la droite lignée de l’idéologie de Breiz atao, que j’ai analysée dans Le Monde comme si, en un temps où je pensais qu’attirer l’attention de la gauche sur le problème pourrait être utile…

OC : Et ce n’était pas utile ? 

FM : Non. Dès lors que l’UDB sert au PS à appuyer un projet fédéraliste dont les Bretons, dans leur majorité, ne veulent pas mais qu’il s’agit de faire passer, pour la plus grande joie de la droite ultralibérale, à quoi bon montrer précisément ce que les élus ne veulent pas voir ? Le président du conseil régional de Bretagne, Jean-Yves Le Drian, s’est vanté d’avoir fait entrer les autonomistes au conseil régional, sans même avoir besoin, d’ailleurs, de l’appoint de leurs voix.

Il a confié au porte-parole de l’UDB, Christian Guyonvarc’h, défenseur de Roparz Hemon, la vice-présidence aux affaires internationales : autonomistes du monde entier, unissez-vous — c’est bien ce qu’on a pu voir la semaine dernière avec le congrès de l’ALE (Alliance Libre Européenne), qui s’est tenu, à l’invitation du conseil régional de Bretagne, du 26 au 28 mai, dans ses locaux. Grand raout régionaliste joyeusement rapporté par la presse régionale — je dis bien « régionaliste » : le mot « autonomiste » n’étant manié qu’avec prudence, tant il est odieux aux Bretons qui se souviennent des « Breiz atao ». Pourtant, l’Alliance Libre Européenne rassemble tout ce que l’Europe compte d’autonomistes partisans d’une Europe des ethnies : UDB, bien sûr, Parti nationaliste basque, Ligue savoisienne, Scottish National Party, Partitu di a Nazione Corsa, Union du Peuple alsacien (à noter que dans une France éclatée, l’Alsace, d’après la carte publiée par l’ALE, serait rattachée à l’Allemagne, de même d’ailleurs, qu’en Pologne d’heureuses ethnies pourraient enfin s’épanouir dans le giron de l’Allemagne).

J’ai évoqué dans Le Monde comme si les recherches d’Yvonne Bollmann et de Lionel Boissou sur la Fédération Peuples et Ethnies Solidaires à l’origine de la charte des langues minoritaires : nous retrouvons là les mêmes réseaux, appuyés par l’Allemagne et les États-Unis, et soutenus par Bruxelles (voir à ce sujet l’article de Pierre Hillard, « La toile d’araignée identitaire en Europe »). Les Verts, partisans d’une Europe des ethnies (et fondateurs associés à l’ALE), ont permis aux autonomistes, ultraminoritaires en Bretagne, non seulement d’entrer au conseil régional mais d’orienter sa politique. Pourquoi se voiler la face ? Il s’agit d’un projet politique cohérent, auquel personne ne croit parce qu’il semble absurde, mais c’est précisément ce qui fait sa force.

OC : Dans Le Monde comme si vous évoquez déjà ce projet mais en le présentant comme lié à l’aile ultralibérale du patronat breton regroupé dans cet institut de géostratégie, l’Institut de Locarn…

FM : Oui. Je voyais bien en quoi la droite la plus réactionnaire pouvait trouver avantage à mettre en place une Europe des régions : casser les lois sociales, effacer l’héritage de la Révolution française, en finir avec l’esprit des Lumières — l’Institut de Locarn a été baptisé par Dom Le Gall en présence de l’archiduc Otto de Habsbourg, et l’on a longuement évoqué l’influence de l’Opus Dei dans un projet de société visant à détruire toute trace de communisme et rendre aux régions l’ordre voulu par Dieu. Le puissant Institut de Locarn, à l’origine du label « Produit en Bretagne », promeut l’identitaire qui fait vendre tout à la fois comme arme dans la guerre économique et comme potion lénifiante : on détruit le commerce local en implantant un hypermarché aux portes d’une petite ville, mais on offre aux autochtones une signalétique en breton unifié (« Degemer mat e Carrefour »)… Projet qui a trouvé, sans qu’il y ait là de quoi s’étonner, un commencement d’application avec la régionalisation selon Raffarin. Après la parution du Monde comme si, ce que j’ai vu appliquer, c’était, en somme, le programme de Madelin, le chantre de l’ultralibéralisme à la manière de Locarn, qui avait pourtant fait un score misérable aux élections.

Le tragique est qu’en 2002, pour avoir voulu sanctionner la politique de Lionel Jospin, notamment en Corse, les électeurs ont mis la droite au pouvoir. Et que, pour sanctionner la politique de la droite, ils ont amené au pouvoir au conseil régional de Bretagne, non seulement la gauche qui soutenait la politique de Lionel Jospin, mais les autonomistes de l’UDB, lesquels, par plusieurs communiqués jamais reniés, ont manifesté leur soutien à l’Institut de Locarn. Et nous avons assisté, l’an passé, à la célébration du dixième anniversaire de l’Institut de Locarn, avec, en tête, Jean-Yves Le Drian, président du conseil régional et François Goulard, maire de Vannes et ministre — lequel a fait adhérer la ville de Vannes à l’Institut de Locarn, pour la plus grande joie de l’UDB (communiqué de congratulations publié dans Ouest-France le 6 novembre 2002).

Il y a eu aussi la journée du 17 décembre 2004, « journée historique », selon l’UDB, au cours de laquelle le conseil régional, à l’unanimité, a reconnu le breton et le gallo comme langues officielles de la Bretagne, décidé la création annuelle de 150 postes d’enseignants de breton (et de gallo, je suppose) et appelé la France à signer la Charte des langues minoritaires… Dans son communiqué, l’UDB, triomphante, constate que « pour la première fois, est adopté un projet politique qui permet une vision d’ensemble à moyen et à long terme… » Un projet politique : c’est bien ce qui est écrit. La langue mise au service de l’Europe des ethnies.

150 postes d’enseignants, quand il ne reste plus qu’un unique poste à l’agrégation de russe, que l’enseignement de toutes les langues vivantes excepté l’anglais ne cesse de régresser, que, pour certaines langues, les concours de recrutement ont été purement et simplement supprimés et que le budget de la francophonie a été réduit de moitié… Et tout ça avec pour but ultime de faire passer de 10 000 à 20 000 le nombre des élèves étudiant en classe le « breton unifié », appris en toute hâte par des néobretonnants… Avec, par là-dessus, un appel unanime à signer la Charte des langues minoritaires…

OC : Vous vous êtes livrée à une critique virulente de la charte européenne des langues minoritaires. Quels sont vos arguments pour refuser l’adhésion de la France à une telle charte ?

FM : Au cours de mon enquête sur le mouvement breton, je suis tombée, on a pu le voir, dès le début, sur un mystérieux organisme, la FUEV (Fédération Peuples et Ethnies solidaires) dont Joseph Martray avait pris la direction. La FUEV, je l’ai appris alors, était à l’origine de la Charte des langues minoritaires, qui suscitait de longs débats confus.

J’ai constaté que, de 1986 à 1990, succédait à Martray à la direction de la FUEV le cofondateur du MOB avec Fouéré, Pierre Lemoine, également fondateur, en 1954, de la revue nationaliste Ar Vro dont Pierre Denis allait ensuite prendre la direction — une revue très importante pour le recyclage à gauche des vieux collaborateurs des nazis, Olier Mordrel, Alain Guel, Morvan Lebesque, Pinault, dit Pennaod, tant d’autres… Or, il était impossible de comprendre l’émergence des fédéralistes et séparatistes dans les années 60 et 70 sans prendre en compte les réseaux européens qui les soutenaient. Pour ce qui concerne la FUEV, les recherches de Lionel Boissou sur cet organisme à l’origine de la Charte des langues minoritaires étaient éclairantes : j’avais pu constater qu’en 1927, le mouvement séparatiste breton avait connu une brusque fortune après avoir, le même jour, fondé le Parti autonomiste breton et signé avec des Corses et des Alsaciens la charte de fondation du Comité Central des Minorités Nationales de France — Comité vite dénoncé comme une création de l’Allemagne, et, de fait, s’inscrivant dans le cadre des Congrès des nationalités dont la revue Nation und Stadt, inféodée aux nazis allait disparaître en 1944.

Rappelant que la revue de la FUEV, Europa ethnica, devait reprendre la numérotation de la revue Nation und Stadt, Lionel Boissou marquait la continuité d’un mouvement, soucieux lui-même de revendiquer sa filiation. Rien d’étonnant donc si la Charte des langues minoritaires qui en émane en porte la marque.

Son but n’est pas, comme la plupart des gens le pensent encore, la défense des langues parlées en Europe (puisque sont exclues les langues des migrants et les variantes dialectales des langues majoritaires) mais les langues des ethnies liées à un terroir d’Europe. Il s’agit donc de reconnaître par là l’existence en France de minorités ethniques ayant droit de pratiquer leur langue — et, la Charte le précise bien, dans la sphère publique ou privée, ce qui implique que tous les textes de lois soient traduits dans les langues des minorités ethniques reconnues. Cette reconnaissance n’est elle-même que le premier pas vers une autonomie politique.

La Charte est un instrument au service de la mise en place d’une Europe des ethnies. Cela, Yvonne Bollmann l’a très bien montré. Je n’ai fait qu’observer pour ce qui concerne la Bretagne la pertinence de ses observations.

Le plus sidérant de l’affaire est le rapport de Bernard Cerquiglini, le linguiste chargé d’adapter la charte de manière à désamorcer ses pièges, notamment l’exclusion des dialectes des langues majoritaires qui aurait fait que le gallo, en Bretagne, aurait été exclu, puisqu’il s’agit d’un ensemble de patois français, alors que le breton aurait été retenu, comme étant d’origine celtique. Ce qui est grave n’est pas le fait qu’un linguiste, pour complaire au pouvoir, concocte un produit aberrant mais que des élus, alors même que de longs débats ont eu lieu à ce sujet, fassent preuve d’un aveuglement unanime : que, sur les 83 conseillers régionaux, pas un seul n’ait eu le courage de dire non. Et c’est bien cette unanimité qui pose problème : elle marque le triomphe de la rhétorique du « nous » contre « eux » qui fonde la pseudo-identité bretonne et ouvre à toutes les dérives communautaristes.

OC : À la sortie de cet essai, à quelles réactions avez-vous été confrontée de la part du milieu régionaliste breton ? des élus locaux ? de la presse régionale ?

FM : Aucune réaction. Un silence absolu. Deux tirages se sont épuisés sans un seul commentaire, sans un seul article — ne parlons pas de la presse régionale, acquise depuis quelques années aux idées autonomistes, comme l’a montré une thèse récente. Du fait qu’actuellement, la durée de vie d’un livre est de trois mois, « Le Monde comme si » aurait dû disparaître des rayons sans laisser de trace. Or, un troisième tirage a commencé de s’épuiser et j’ai reçu, non plus seulement des centaines de lettres de lecteurs, mais des invitations à participer à des débats émanant d’associations diverses qui, à chaque fois, avaient dû affronter, parfois violemment, les militants bretons hostiles à ma participation. Nous nous sommes alors rendu compte qu’en fait, les militants bretons étaient infiltrés partout — à ATTAC, à la LDH, à la LCR, chez les Verts, à la CFDT et tant d’autres syndicats… Bref, le seul discours autorisé est devenu celui du « mouvement breton ». Mais ce discours, en se heurtant à la réalité, ne va pas sans susciter des interrogations, qui, recoupant les miennes, amenaient bien des gens à vouloir ouvrir un débat à ce sujet.

Quand les nationalistes ont constaté que, chaque fois que l’on m’invitait, il y avait foule, et que le débat, loin de tourner en leur faveur, me valait des soutiens, et parfois fervents, ils ont lancé une campagne de presse d’une telle violence que j’ai fini par assigner en diffamation le journal le plus acharné, Bretagne hebdo — une feuille de chou, en apparence, mais bien plus importante qu’il n’y paraît, et surtout bénéficiant d’appuis politiques de première importance. Le maire de Carhaix, Christian Troadec, a attesté en faveur du directeur de Bretagne hebdo : Festival des Vieilles Charrues, bière Coreff et soutien aux nationalistes — je suis au moins contente d’avoir pu constater la collusion.

Lorsque le directeur de Bretagne hebdo a été condamné pour diffamation (Bretagne hebdo ayant préféré disparaître entre temps), l’Institut culturel de Bretagne lui a décerné le Collier de l’Hermine destiné à récompenser les Bretons ayant le mieux œuvré pour la Bretagne. Aucun élu n’a protesté — il s’agit pourtant d’une récompense officielle, versée sur fonds publics. Aucun relais non plus dans la presse régionale. Et je n’étais pas au bout de mes surprises. L’association Skoazell Vreizh, qui se définit comme « comité de soutien aux familles des détenus et des personnes mises en examen pour des motifs politiques bretons, personnes impliquées dans des actes de résistance à la politique d’assimilation et d’intégration de l’Etat français en Bretagne » a lancé une souscription, « au nom de la liberté d’expression du mouvement breton » pour verser via l’association les frais de justice au directeur du journal (ancien directeur de la Coop Breizh, éditeur et principal diffuseur des éditeurs bretons). Ultime précision : « Nous vous rappelons que les dons apportés à notre association bénéficient d’une diminution d’impôts à hauteur de 60 %. Vous recevrez en temps voulu, un récépissé de versement pour votre prochaine déclaration d’impôt. Notre association reversera la totalité des sommes reçues dans ce but pour le remboursement des sommes dues à la justice française. » C’est signé de Per Loquet, un autre militant, naguère décoré du Collier de l’Hermine par l’Institut culturel de Bretagne, lui aussi, et qui se disait, lors d’une enquête prémonitoire d’Eric Conan sur le terrorisme en Bretagne, « d’abord breton et européen, puis français par le force des choses » bien que n’ayant « jamais eu le temps d’apprendre le breton » . La souscription n’a-t-elle rien donné ? En tout cas, il a été, jusqu’à présent, impossible d’obtenir la publication du jugement dans la presse, publication ordonnée par le Tribunal le 9 octobre. Je trouve que c’est une belle illustration du monde comme si.

OC : Comment se structure le mouvement régionaliste breton ? À quelles idéologies fait-il référence ? Quel est son histoire « cachée » ?

FM : Je ne parlerais pas, quant à moi, de « mouvement régionaliste breton ». Le régionalisme, qui a eu son heure de gloire ou de pseudo-gloire avant la Première Guerre mondiale, n’est vite devenu qu’une façade de l’autonomisme, façade lui-même de l’indépendantisme.

J’ai là le Bulletin de l’Union Régionaliste bretonne rendant compte du congrès de 1927 (juste l’année de la fondation du Parti autonomiste breton par les indépendantistes — lesquels, par la voix de Mordrel, devaient avouer ensuite avoir choisi l’étiquette autonomiste pour cacher leur jeu) et le discours du druide Taldir Jaffrennou, inventeur de l’hymne national breton, est un hommage à l’Irlande martyre dans sa lutte pour l’indépendance, cependant que le président Régis de l’Estourbeillon ouvre le congrès en rappelant que l’URB (Union régionaliste bretonne) demande depuis 1903 une « large autonomie » pour la « Nation bretonne ». Dès lors que l’on parle de « nation bretonne », on ne peut considérer l’autonomie que comme un stade intermédiaire menant à l’indépendance. Nous en sommes toujours là. Le régionalisme est comme la culture, un laisser passer commode. À peine sorti de prison, un militant condamné pour « association de malfaiteurs en vue d’une entreprise terroriste » annonce aux journalistes qu’il est bien décidé à « continuer à militer culturellement comme il l’a toujours fait ».

OC : Il n’y a donc pas, selon vous, de revendication régionaliste en Bretagne ?

FM : Je ne connais pas de militants régionalistes bretons. Je connais des fédéralistes et des indépendantistes, de droite, de gauche, d’extrême droite ou d’extrême gauche — il serait d’ailleurs intéressant de comparer enfin précisément leurs programmes pour voir en quoi ils diffèrent. Quant à la régionalisation, elle est présentée comme inéluctable — et d’ailleurs imposée par le gouvernement contre la volonté de la majorité des Bretons lorsqu’on les consulte (on se souvient du non massif des Bretons au référendum de de Gaulle sur la régionalisation ; on pourrait mentionner aussi le désarroi d’« Ouest-France » forcé de constater en 2002 que la grande enquête sur l’autonomie — menée par des autonomistes gallois — amenait à cette conclusion que les Bretons ne voulaient surtout pas que le conseil régional ait plus de pouvoirs). À présent, le Conseil de l’Europe considère que la reconnaissance par la France de ses « minorités nationales » est inéluctable : la Bretagne a donc son rôle à tenir, pas en tant que région française, de langue et de culture française, mais en tant qu’espace d’une ethnie à préserver — une ethnie celtique, bien sûr, ce qui fait, par exemple, que la Bretagne gallèse, la majeure partie de la Bretagne, où l’on n’a jamais parlé breton, se voit désormais contrainte d’adopter une signalétique bilingue breton/français. Certains maires commencent d’ailleurs à protester, d’autres considèrent cela comme dérisoire, d’autres encore comme aimablement folklorique mais aucun ne voit qu’il s’agit d’un élément du décor indispensable à la mise en place de l’Europe des ethnies. Le problème est bien là.

OC : Vous voyez là le triomphe du mouvement nationaliste breton, pourtant désavoué par la majorité de la population. En quoi ce triomphe, qui s’accompagne d’une vague de sympathie pour la musique, la culture celtique, la langue bretonne, etc. vous semble-t-il dangereux ?

FM : Le mouvement nationaliste breton — comme le mouvement nationaliste basque ou corse — s’est construit sur une idée simple : la Bretagne de race celtique pure a été opprimée par la France impure. C’est, depuis La Villemarqué, l’auteur du « Barzaz Breiz » (la bible du mouvement breton), l’article un du dogme. Tout le reste en découle : le long martyrologe, les avanies subies, l’odieux traité de 1532, les méfaits de la Révolution française, le génocide culturel, le salut de la langue comme préalable au salut du peuple, la défense de la race et l’épuration de la langue, bref, rien que de cohérent. C’est une idéologie qui trouve sa pleine cohérence à l’extrême droite, où le mouvement nationaliste Adsav assume logiquement sa filiation. L’alliance avec les partisans de la doctrine du Volkgeist (une terre, une culture, un peuple, une nation) va de soi et la haine de l’étranger, qu’il soit juif, turc ou franc-maçon, toute naturelle à qui entend d’abord sauver sa celtitude.

Le problème est le rhabillage de cette idéologie sous couleur de gauche et le confusionnisme qu’elle induit. On ne pose plus comme priorité la défense de la race bretonne, terme qui ne s’applique plus guère qu’à la vache pie-noire, mais la défense d’une ethnie à l’identité menacée. En quoi cette identité consiste-t-elle ? Le fait de parler une langue distincte du français ? Mais le gallo (qui est très exactement ce qu’on appelle un dialecte, un ensemble de patois français) doit être parlé par 0,1 %, le breton par 0,2 % de la population en dessous de vingt ans. Et le breton, langue celtique, a un vocabulaire majoritairement d’origine française — pas le breton unifié, bien sûr, puisqu’il a été fabriqué à l’aide de lexiques corniques et gallois, mais de quoi faut-il tenir compte ? De la langue parlée ? Ou d’un composé néoceltique ? Une culture celte ? Mais en quoi consiste-t-elle ? Le fest-noz ? Les danses bretonnes sont des danses qui sont arrivées de France par le pays gallo et se sont adaptées en basse Bretagne. Le biniou ? On le trouve partout à travers le monde. La cornemuse ? Elle a été introduite après-guerre par les nationalistes en vue de « rendre » à la Bretagne une identité celtique copiée sur celle de l’Écosse.

On se plaît à rapporter les conclusions du sociologue R. Le Coadic qui n’aurait isolé, en fin de compte, qu’un seul trait distinctif caractéristique de « l’identité bretonne » : une nette prédilection pour le beurre salé. D’ethnie celtique à défendre, il n’y en a pas plus que d’identité celte : comme le breton unifié, c’est une fabrication destinée à faciliter la mise en place d’un projet politique — une Europe des régions sur base ethnique dont les intéressés ne veulent pas, pas plus que les bretonnants de naissance ne peuvent comprendre le breton unifié.

Les gens qui parlent breton, qui chantent en breton, qui s’intéressent à la généalogie ou à la culture de la fraise de Plougastel ne se sentent pas concernés par les revendications posées en leur nom par le mouvement breton — encore faut-il préciser que ce qu’on appelle « mouvement breton », c’est un grand nombre de gens naïfs et souvent dévoués, mis au service d’un projet politique qui leur échappe par des militants retors, bien organisés, qui pratiquent de longue date le double discours et maîtrisent parfaitement l’art de percevoir les prébendes. Que ce projet politique soit un projet réactionnaire, basé sur une revendication d’ordre ethnique que des partis de gauche devraient être les premiers à dénoncer, ce n’est, là encore, qu’un simple constat.

OC : Qu’ont répondu les militants bretons à ces observations ?

FM : À cela, les militants n’ont trouvé à répondre que : « Au secours, elle voit des nazis partout ! » Lors d’un débat à Lanester, les instituteurs de l’école bilingue avaient fait dessiner des panneaux où l’on pouvait lire des proclamations du genre : « J’apprends le breton : je suis nazi. Merci, Françoise ! ». Je ne vois pas de nazis partout : je constate la permanence de l’idéologie du mouvement nationaliste qui détermine désormais majoritairement, avec l’appui des pouvoir publics, ce qui se fait dans le domaine de la langue, de la musique et de la littérature. L’adhésion au nazisme était inscrite dans la revendication de Breiz atao, raciste dès les origines ; elle a dérivé vers l’ethnisme en conservant le même culte pour les grands hommes qui avaient donné leur adhésion au nazisme. Les faits sont ce qu’ils sont.

OC. En quoi précisément vous semblent-ils falsifiés ? 

FM : Il me semble que l’on procède à une double falsification. La première consiste à laisser croire qu’il y aurait eu un bon Parti autonomiste breton de gauche, avec Morvan Marchal, l’inventeur du gwenn-ha-du pour grand homme, éliminé par un mauvais Parti nationaliste breton nazi, avec Olier Mordrel pour chef. Mordrel était, avec Marchal, à l’origine de la fondation du Parti autonomiste breton et c’est lui qui, sous l’Occupation, a permis à Marchal de prendre la direction de la revue druidique pronazie Nemeton. L’UDB a besoin que le Parti autonomiste breton soit blanchi pour que sa filiation soit légitimée ; le problème est que cette version de l’histoire, qui ne résiste pas un instant à la lecture de Breiz kevredel, l’organe du Parti autonomiste breton, est désormais la version officielle.

La seconde consiste à laisser croire qu’il existe une Bretagne, entité celtique monolitique, exigeant de se libérer du joug de l’étranger. Qu’on le déplore ou non, la Bretagne, haute ou basse, est majoritairement française, de langue, de culture et de traditions. Le conte populaire, mis en avant par les nationalistes comme expression de l’âme celtique, est, Paul Delarue en a fait très tôt la remarque, tout à fait représentatif du corpus français. Le business du korrigan n’est rien qu’une adaptation par le marketing de clichés romantiques plaqués sur les traditions populaires. On peut, de même, le festival interceltique aidant, noyer la musique bretonne dans une soupe irlandaise qui, américanisée, fait du celtique le passage obligé du folk globalisé : ce n’est rien de plus qu’une marchandisation du folklore, dans la droite ligne de Théodore Botrel, lequel, par comparaison, semble étrangement inventif.

OC : Vous témoignez d’une grande tendresse pour le breton, pour la culture populaire et le monde de votre enfance. Comment concilier l’attachement à une culture régionale et à une nation comme la France ?

FM : J’éprouve une grande tendresse, c’est vrai, pour le breton, pour la culture populaire et le monde de mon enfance mais je ne suis pas attachée à une « culture régionale », ni, d’ailleurs, à la France en tant que nation. Ce n’est pas être nationaliste que de constater que le français, qui est porteur d’une riche littérature, est en recul partout dans le monde et d’être consterné de voir à quoi il cède la place. L’argent gaspillé à imposer une signalétique bretonne en pays gallo serait mieux employé à remédier à la misère des centres culturels français à l’étranger ou, pour défendre une authentique culture populaire bretonne, à éditer les grandes collectes de chansons, toujours à l’abandon dans la poussière des bibliothèques ou publiées n’importe comment. Ce n’est pas être nationaliste non plus que de constater que l’Etat-nation est un rempart contre la dérégulation généralisée à quoi tend le néolibéralisme. Et que ces nationalistes, au nom de la défense fanatique d’une langue qui leur est, bien souvent, étrangère, ne servent qu’une seule cause, celle de l’hégémonie de l’anglo-américain. En 2002, au cours du colloque « Les Régions en révolte contre les Etats ? », Bernard Cassen le rappelait : « Pour la Commission européenne, il y a dans l’Union un étage de trop qu’elle ambitionne de réduire, d’éliminer, celui des Etats. Il est vrai qu’elle se situe dans une logique ultra-libérale qui détruit les solidarités et les services publics, et cela donne la clef de sa politique en direction des Régions, y compris dans le domaine linguistique. Pour la Commission, de toute évidence, mieux vaut trois-cent-cinquante Régions sous sa coupe, que d’avoir en face de soi quinze Etats dont la force est une source d’ennuis ». Ce n’est pas non plus être nationaliste que de le rappeler.

Si je traduis des complaintes, en ce moment, ce n’est pas pour ce qu’elles ont de régional mais parce qu’elles sont comme l’air que je respire, comme les pièces de Tchekhov que je traduis avec André Markowicz, ou les Lais de Marie de France, des trésors, que j’ai envie de faire vivre, de partager, parce qu’ils éclairent la vie. Quand on m’a confié la direction d’une collection de contes, j’ai édité en premier lieu les contes de Bladé, un folkloriste gascon, pas du tout parce que j’étais attachée à une « culture régionale » qui enrichissait le patrimoine national mais parce que j’avais là un véritable prodige dans le domaine du conte, en France comme en Europe et n’importe où au monde. Un auteur sublime, et qui n’intéresse plus personne, parce qu’il aurait dû sacrifier sa gasconnitude sur l’autel de l’occitanité pour mériter d’être pris en considération : on mesure mal à quel point la propagande communautariste a marqué les esprits, imprégné les institutions, à quel point elle vous imprègne, même quand vous êtes sur vos gardes. Le meilleur exemple, c’est peut-être cette question, posée naturellement, et sans que j’aie pensé d’abord moi-même me demander s’il allait de soi qu’il y avait, de ma part, attachement à une région ou à une nation, à une communauté ou une autre, si je les percevais distinctement, ou si je ne les percevais tout simplement pas, n’ayant pas à les prendre en compte.