Christian Troadec

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Le texte qui suit a été rédigé par le Collectif pour la scène du Centre-Bretagne mais a été légèrement abrégé, revu ou complété lorsque la Ligue des Droits de l’Homme de Bretagne a été invitée à s’associer au Festival des Vieilles Charrues, ce qui a été l’objet d’un débat conclu à terme par un refus. 

Cette mise au point permet de comprendre pourquoi Christian Troadec a pris la tête du mouvement des Bonnets rouges organisé par le lobby patronal de l’Institut de Locarn (voir à ce sujet l’article de Médiapart « Bonnets rouges : une double manipulation »).

 

I.

INTRODUCTION

Un festival organisé sous forme aimablement contestataire par un journaliste aux dents longues doublé d’un homme d’affaires et d’un politicien retors devient la façade festive d’un projet politique obscurantiste : faire de la Bretagne, une ethnorégion autonome, commercialisable et labellisable pour être exportable. C’est le projet du lobby patronal de l’Institut de Locarn mis en place ici sous une façade de gauche. Les Vieilles Charrues ne sont qu’une part d’un dispositif bien analysé dans un texte produit par des indignés du cru.

 

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LE PETIT TROADEC ILLUSTRÉ

 

Étudiant en histoire dans sa jeunesse, Christian Troadec est passé par la droite de la droite, avant de soutenir Raymond Barre.

Il est vrai qu’il était issu d’une vieille famille de droite de la région carhaisienne. Son père, très impliqué dans le milieu agricole productiviste (coopérative agricole, syndicat majoritaire), n’a jamais pu accéder au pouvoir dans son village de la Bretagne «  rouge », où la droite n’avait guère droit de cité. D’où, sans doute, le désir de revanche qui a pu habiter sa descendance.

 

MAIN BASSE SUR LES VIEILLES CHARRUES

 

Après un voyage dans les pays de l’Est au moment de la chute du mur, il exerce en tant que journaliste au quotidien Le Télégramme. Il fait partie de la bande de joyeux drilles qui monte le festival des Vieilles Charrues, au village de Landeleau. Le nom des « Vieilles Charrues », est une réponse protestataire aux fêtes dites des « Vieux Gréements » qui envahissent alors la Bretagne.

Troadec prend la tête de cette association et transporte les Vieilles Charrues en centre ville de Carhaix.

Le succès est immédiat. En revanche, l’aspect protestataire et humoristique des débuts s’efface devant le vedettariat, le consumérisme et la communication.

Les Vieilles Charrues déménagent sur le site de Kerampuilh[1] et deviennent le numéro un des festivals de rock en France.

 

MAIN BASSE SUR LA PRESSE

Président des Vieilles Charrues, Troadec quitte Le Télégramme pour monter en compagnie de son vieux complice, le nationaliste breton Charlie Grall[2] (alors journaliste à Ouest-France), un hebdo local, Poher Hebdo[3].

Tout à la fois président des Vieilles Charrues et directeur du journal, il devient un adepte de la théorie des vases communicants (des fuites annoncent 600 000 francs versés chaque année au journal pour la publicité du festival). Mais il est aussi actionnaire principal d’une société de logistique qui travaille pour le festival, et son frère, directeur de supermarché, installe un magasin pendant la durée des agapes estivales.

Le fournisseur exclusif de bière est alors le danois Faxe, et les bières bretonnes sont interdites sur le site (les brasseurs de la région manifesteront d’ailleurs leur colère).

Pendant des années, les Vieilles Charrues, qui ne disposent pas non plus de licence d’entrepreneur de spectacle, se dispensent de payer un certain nombre de charges obligatoires (certaines dettes seront effacées à l’amiable, et des poursuites seront classées sans suite…).

Son associé,  Charlie Grall fonde un hebdomadaire nationaliste de ligne dure, Breizh info, qui prendra ensuite le titre de Bretagne hebdo[4].

Élu Finistérien de l’année par Ouest-France, Troadec qui assure ne vouloir briguer aucun mandat électoral, bénéficie du soutien de la presse nationale, tant  Carhaix paraît ressembler au petit village gaulois d’Astérix et Obélix.

Pourtant, les Vieilles Charrues n’ont plus rien à voir avec celles du début. Elles ont même adopté le « bénévolat rémunéré » qui était la marque de fabrique des « Vieux Gréements » jadis moqués.

 

MAIN BASSE SUR LA VILLE

En dépit de ses dénégations, Troadec se présente aux élections municipales.

Surprise : il est à la tête d’une liste de « gauche bretonne », alors qu’on l’imaginait plutôt à droite ou, à la rigueur, au centre par opportunisme. Son père fait la tournée des cafés de Carhaix, le dimanche des élections. Il interpelle les clients du PMU, table après table, voulant sans doute rattraper ce qu’il considère comme une bourde : « Mon fils dit qu’il est de gauche, mais je vous assure que c’est pas vrai ».

Poher Hebdo s’avère être un instrument de propagande très efficace. De plus, Libération, quelques jours avant le scrutin, publie un portrait pleine page dithyrambique de Christian Troadec.

En face, il a un candidat de droite, un PC et un PS. La mésentente entre ces deux derniers est une chance. Pour la saisir pleinement, il démolit dans son journal, à longueur de colonnes, Richard Ferrand, le candidat PS, accusé d’être originaire de l’Aveyron, d’être un apparatchik du PS, et surtout, insulte suprême, d’être un jacobin.

Au second tour, allié à Jeudy, l’ancien maire communiste, à qui il promet la présidence de la communauté de communes en cas de victoire, il rafle la mise (avec l’apport de voix de droite, tradition familiale oblige). Bien que rassemblant à peine un tiers de l’électorat, il réussit le prodige de devenir maire, avec une poignée de voix d’avance.

 

MAIN BASSE SUR LA BIÈRE

Premier magistrat, Troadec doit clarifier sa situation. Il démissionne de la présidence des Vieilles Charrues. Il vend son journal au Télégramme et rachète la brasserie Coreff. La bière des Vieilles Charrues sera désormais bretonne.

Dans son escarcelle tombent un contrat ville moyenne, unique en France pour une ville de moins de 20 000 habitants, négocié par la municipalité précédente, qui va permettre, pratiquement sans bourse délier, de réaménager le centre ville, de créer une maison des services publics, une crèche, une piscine ludique. Tombent également des millions légués par le Centre évangélique et le crématorium. Et tombe enfin une salle de spectacle flambant neuve.

Avec le soutien du pays Centre Ouest Bretagne, ses prédécesseurs ont réussi à mener à bien ce projet.  Ce centre culturel est la seule salle de spectacle équipée disponible pour un bassin de population de 110 000 habitants. C’est ce qui explique l’engagement enthousiaste de la Drac et des pouvoirs publics en général. Ce projet n’est pas celui de Troadec. Il l’a toujours dit, et bien avant d’être maire. Son rêve, c’est plutôt un « Zénith », pour accueillir les grands concerts avec 5 ou 10 000 spectateurs, alors que la jauge de la salle est seulement de 600 places.

Il rêve aussi d’un centre de congrès, et s’est confié au sujet du projet de faire venir des autocars de touristes et leur proposer une Bretagne clés en mains. Sur le site de Kerampuil, il voudrait tout rassembler : démonstration de danse et de musique bretonne, confection de crêpes, vente de produits « identitaires », de disques, de livres et de souvenirs… En ce qui concerne la salle de congrès, Carhaix n’étant pas très riche en hôtellerie, il envisagera plus tard d’utiliser les lieux d’hébergement du lycée Diwan durant les vacances scolaires. Il est à noter que l’association des Vieilles Charrues fait don à Diwan d’une partie de ses bénéfices.

Peu à peu se met en place le système Troadec. Chiens de garde nationalistes bretons pour les coups durs éventuels. Clientélisme et éjection des corps étrangers, c’est-à-dire des personnes peu obéissantes (une employée municipale sera même convoquée en mairie parce qu’elle a été entendue dans un café de la ville dénigrer les Vieilles Charrues).

Voulant se débarrasser d’une rave party encombrante, il pousse les raveurs à aller poser leurs sons du côté du Moustoir, une commune administrée par l’un de ses ennemis politiques (pourtant, lorsqu’il était président des Vieilles Charrues, il avait menacé le maire de Carhaix de ne pas s’aviser de faire interdire la rave en marge du festival).

Poher Hebdo est toujours docile, au point qu’on le surnomme « La Pravda ». Mais cela ne suffit pas. Encore faut-il museler la presse quotidienne régionale. En tant qu’ancien journaliste, Troadec en connaît bien les mécanismes. Il tente de faire expulser de Carhaix les journalistes des rédactions locales qui ont osé rendre compte des propos antidémocratiques tenus en conseil municipal et mettre en doute certaines affirmations du maire. Il n’y parvient pas tout de suite, mais à force de harcèlement (dont un rassemblement devant le siège du Télégramme, à Morlaix), les journalistes finissent par être mutés, et la fiction désormais imposée -— « le pays se mourait, grâce à moi, il revit » — peut faire son chemin, y compris dans les rédactions nationales.

MAIN BASSE SUR LA RÉGION ?

Dans le but d’obtenir une vice-présidence au conseil régional, il s’efforce  d’afficher un ancrage à gauche. Lors des élections présidentielles de 2002, Il affirme à certains journalistes vouloir voter Besancenot, à d’autres Mamère, à d’autres Jospin (un chroniqueur l’épingle à ce sujet, dans Ouest-France). Il donne sa signature au premier et reçoit le second, tout en disant après l’éviction de Jospin et la présence de Le Pen au second tour avoir voté pour le troisième.

Ensuite, il reçoit Leila Chahid, puis José Bové. Ainsi s’attire-t-il la sympathie de la LCR, des Verts, de la Confédération paysanne, des tiers-mondistes, et enfin d’Attac, en annonçant l’adhésion de la commune à l’association, même si cette adhésion n’est qu’une opération de marketing de plus…

En organisant un forum social breton à Carhaix, Attac lui fournit l’alibi dont il avait besoin. Il se fait élire au conseil régional sur une liste UDB (autonomiste) mais sans pouvoir obtenir le siège de vice-président tant convoité.

En 2003, le conflit des intermittents menace les Vieilles Charrues. À l’aide d’un véhicule équipé de hauts parleurs, les sbires de Troadec appellent la population à la rescousse. Ils ont déjà battu le rappel des marchands de merguez et des membres des clubs de foot qui tiennent à leur « bénévolat rémunéré ». Une chaîne humaine se déploie pour empêcher l’accès des « cégétistes » (sic) au site [5]. Les intermittents du spectacle sont probablement les plus à même de dénoncer les dérives du système Troadec. Par la suite, Daniel Thénadey, directeur de la salle de spectacle de Carhaix, sera renvoyé brutalement, ce qui suscitera une longue polémique et des contestations ouvertes[6].

 

MAIN BASSE SUR L’HÔPITAL

Depuis 2003, Troadec a revendu sa brasserie (la bière ne se vend plus aussi bien) et a annoncé qu’il travaillait à la création d’un journal à l’échelle de la Bretagne. Réélu à la mairie de Carhaix mais détesté de tous les maires des environs, il risque de se retrouver enfermé dans sa ville. C’est en tout cas la stratégie adoptée par le PS et les Verts du centre Bretagne : circonscrire l’incendie et l’empêcher de s’étendre, sans chercher à le noyer. Cela peut paraître peu courageux. Mais les élus ont compris que, face à la démagogie et au populisme, il est bien difficile de se défendre quand on fait de la politique…

Dernière affaire en date, la question de la fermeture des services de chirurgie et de maternité de l’hôpital de Carhaix, suite à un rapport très critique[7]. Prenant la tête des manifestations, le maire de Carhaix, écharpe gwenn-ha-du en lieu et place de l’écharpe tricolore, se donne pour grand résistant à l’État français. La fermeture de l’hôpital est reportée. Troadec apparaît triomphant à la Une des quotidiens régionaux.

Quelques jours plus tard ont lieu les élections sénatoriales, et cette victoire tombe bien. Ce n’est cependant pas suffisant pour se faire élire.

Dans les semaines qui suivent, les nouvelles concernant l’hôpital s’avèrent moins rassurantes. La fusion avec l’hôpital de Brest semble de plus en plus inéluctable (depuis longtemps, l’hôpital de Carhaix est fui par les usagers et ne parvient pas à recruter de personnel).

Troadec annonce sa décision de se mettre en vacances de la majorité régionale, sous prétexte d’une trahison des socialistes dans l’affaire de l’hôpital. De toute évidence, il a compris qu’il n’atteindrait jamais la direction d’un conseil régional dominé par le PS, sans conserver le leadership d’une sorte de fronde permanente contre l’État et les partis. Il monte alors sa propre liste pour les régionales, liste d’obédience autonomiste dite « Bretagne, nous te ferons »[8].

Ainsi les gens qui se sont battus pour la défense d’un service public se sentent-ils manipulés dans l’intérêt d’un seul homme, de même que ces bénévoles des Vieilles Charrues qui imaginent donner de leur temps et de leur énergie pour aider ce pays du centre Bretagne à sortir du marasme économique et du fatalisme qui l’accablent, et ne font que servir une sorte de productivisme culturel qui tue la culture. Adoubé dans son enfance par Gourvennec et les producteurs de porcs, Troadec est le chantre d’une culture vouée au libéralisme et à la loi du plus fort.

C’est d’ailleurs au nom d’une vision commerciale de la culture qu’il a réussi à monter le centre de congrès de ses rêves, inauguré en 2007, après avoir été cofinancé par les Vieilles Charrues et la région. Les Vieilles Charrues ont contribué à hauteur de 460 000 euros à la rénovation du château de Kerampuilh (sur le site du festival) et de 600 000 euros à la réalisation du centre de congrès.

Embrouille et mélange des genres ont à présent acquis une reconnaissance institutionnelle.

Le système Troadec, ça suffit !

Au-delà du problème culturel, c’est toute une conception de la politique qui est en cause.

Les témoins sont nombreux, mais ils se terrent. De quoi ont-ils peur ?

Il est temps de crever l’abcès.

[1] Le parc de Kerampuil (du nom d’une ancienne famille de la noblesse bretonne), rebaptisé Site ou Park de Kerampuilh de manière à imposer l’orthographe surunifiée du breton comme marque de reconquête du territoire, a été conçu comme une base stratégique où rassembler précisément les institutions de la reconquête : le lycée Diwan destiné à former les cadres de la nation future, l’Office de la Langue bretonne destiné à normer et celtiser la langue populaire, refaire le cadastre et donner forme celtique aux noms de lieux français, le Festival du livre et le Salon des romanciers faisant la part belle aux productions identitaires, les Mémoires du Kreiz-Breizh chargés de donner une version adéquate de l’histoire, le rendez-vous des bagadoù et cercles celtiques, plus un centre de congrès de 2000 m2 et une salle de spectacle de 600 places baptisée « Espace Glenmor » du nom du barde nationaliste professant la haine de la France et le recours à la violence (voir son « Kan Bale an ARB » à la gloire des terroristes de l’Armée révolutionnaire bretonne).

L’achat du château de Kerampuil pour 1,7 millions d’euros a été fortement contesté

http://www.agencebretagnepresse.com/fetch.php?id=15552

[2] Terroriste, membre du FLB et du groupe indépendantiste Emgann puis, d’après l’article qui lui a été consacré, sur Wikipédia, proche de l’UDB, Charlie Grall s’est notamment signalé par son refus de condamner l’attentat de Quévert à la suite duquel une jeune femme avait  trouvé la mort. Il a par la suite été condamné pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». dans l’affaire du vol de plus de huit tonnes d’explosifs à Plévin  en 1999.

[3] De ligne éditoriale volontairement floue, en dépit de prises de position régionalistes très marquées.

[4] Le journal soutient la candidature de Christian Troadec. Bien qu’il se dise d’extrême gauche, on peut y lire régulièrement des articles à la gloire de militants nationalistes collaborateurs des nazis. Il finira sous le coup d’une condamnation pour diffamation suite à un procès intenté et gagné par Françoise Morvan. Breizh-info est devenu un site nationaliste d’extrême droite contrôlé par les identitaires.

[5] Voir à ce sujet « Le populisme briseur de grève ». http://www.humanite.fr/node/362605

[8] Liste qui donnera lieu après n’avoir obtenu que quelque cinquante mille voix le Mouvement Bretagne et Progrès (MBP).

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© Collectif pour la scène du Centre-Bretagne.

 

À lire aussi sur Médiapart quelques commentaires sur la récupération du nom de Rémi Fraisse par Christian Troadec.