Auguste Bocher (1878-1944)

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Auguste Bocher est présenté depuis quelques années comme un malheureux barde breton assassiné le 20 avril 1944 à Saint-Servais (Côtes-d’Armor) par de pseudo-résistants communistes.

Quatre jours plus tard, son frère Émile fut abattu à son tour, en présence du cortège qui revenait des obsèques. L’acharnement des assassins, qui avaient déjà tenté d’abattre Auguste Bocher en décembre 1943, est attribué par ceux qui entendent défendre sa mémoire au fait qu’étant garde-chasse du marquis de Kerouartz, il avait surpris des braconniers, lesquels auraient ensuite dissimulé une basse vengeance sous des alibis politiques. Quant à son frère, marin, félicité en 1941 par l’amiral Darland, son exécution est donnée pour inexpliquée.

L’affaire Bocher est intéressante parce qu’elle nous montre comment catholicisme et nationalisme breton se sont associés avec le mouvement druidique pour amener des notables à collaborer avec les nazis.

Elle nous montre aussi comment ces collaborateurs se sont attiré la haine de la population, haine durable, qui explique nombre de meurtres commis avant et après la Libération, et qui explique aussi le discrédit porté sur la langue bretonne par ceux que l’on appelait les « Breiz atao ».

Elle nous montre enfin comment la réhabilitation de ces militants, longtemps impossible, est à présent poursuivie par des institutions relayées par les médias et se double d’une occultation du passé au nom d’un « devoir de mémoire » détourné de son sens.

Le 8 mai 2017 (date choisie intentionnellement), a eu lieu, à l’instigation de la Fondation Fouéré (IDBE), un nouvel hommage à Auguste Bocher, et ce alors même que les responsabilités de ce nationaliste fanatique engagé dans la collaboration étaient d’ores et déjà établies.

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UN « DEVOIR DE MÉMOIRE » TRÈS SÉLECTIF

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C’est en 1999 qu’a eu lieu le premier hommage officiel à Auguste Bocher ; en 2003, sa fille a publié un épais volume de poèmes assorti de textes biographiques, de photographies et de documents divers, aux éditions Celtics Chadenn, dans la collection Brittia.

Les éditions Celtics Chadenn revendiquent l’héritage de Brittia, la maison de film des frères Caouissin : elles se sont spécialisées dans la réédition des textes des militants bretons les plus engagés dans la collaboration avec les nazis, entre autres Le Rêve fou des soldats de Breiz atao de René Caouissin lui-même, dit Ronan Caerléon. Pourquoi se sont-elles installées à Londres ? Peut-être par prudence. Le fait est que Caerléon justifie l’engagement des militants bretons sous uniforme SS en expliquant froidement que « la minorité bretonne qui s’est engagée aux côtés de l’Allemagne hitlérienne aurait pu s’engager aux côtés d’une Allemagne démocratique ou de toute autre puissance étrangère… Apparemment révoltante pour la masse bretonne francisée, cette conception réaliste et opportune des événements explique l’engagement politique des dirigeants du Parti national breton et l’engagement militaire des organisateurs de l’Unité Perrot » (p. 10). Et de donner la parole à un tortionnaire du Bezen Perrot, totalement dénué de remords, qui, tout au long de ses mémoires, ne cesse de défendre ses choix : « Nous étions des combattants, des volontaires bretons ! Conduits par des chefs qui étaient en avance sur leur temps. Eux, oui, étaient des progressistes !

Les Juifs ? Ce n’était pas notre problème. Bien avant Hitler, notre duc Jean Le Roux (édit de Ploërmel, 1238), Anne de Bretagne et Louis XII, son second époux, les avaient expulsés de Bretagne parce que, prêteurs, ils pratiquaient des taux d’usuriers.

Nous avons condamné l’extermination des Juifs dès qu’elle nous fut connue… Mais, comme de Gaulle, je trouve insupportable (sic) les prétentions de ce « peuple dominateur » à vouloir diriger la politique et l’économie mondiales. Nous voulons être maîtres chez nous et sauvegarder notre ethnie nationale contre toute emprise d’où qu’elle vienne ! » (p. 148)

La collection s’intitule « Brittia : devoir de mémoire »…

Un militant indépendantiste breton qui estime que la Résistance a fait plus de tort aux Bretons que les nazis a intitulé son site Internet « Devoir de mémoire en Bretagne ». Il présente Auguste Bocher comme l’un de ces innocents martyrs dont il assure désormais la promotion.

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LE BARDE ET LA PRESSE NAZIE

 

Le devoir de mémoire s’exerçant dans un sens très particulier, on ne peut manquer d’être alerté par la liste des amis et des relations privilégiées d’Auguste Bocher, liste dressée par sa fille elle-même.

Y figure l’architecte James Bouillé de Perros-Guirec, membre du groupe des Seiz Breur regroupant des artistes bretons sur une base ethnique (l’article 1 des statuts stipule qu’il faut être de sang breton) et, par ailleurs n° SR 305 sur la liste des agents de la Gestapo en Bretagne : « actif depuis 1941, bonnes relations avec les cercles religieux, très peureux mais prêt à donner des informations pour de l’argent ». James Bouillé figure, comme Auguste Bocher, sur une liste des membres du PPF (ADIL 1140 W 15).

Autre agent de la Gestapo (n° SR 715), Yann Fouéré, le directeur du journal fasciste La Bretagne où l’on pouvait lire une chronique en breton comportant des articles racistes et antisémites particulièrement violents. Auguste Bocher, nous apprend-on, collaborait justement à La Bretagne… Yann Fouéré bénéficie désormais d’une fondation, laquelle organise justement une journée d’hommage au barde et druide martyr…

Ce dernier collaborait aussi à L’Heure bretonne, organe du PNB nazi, comme le montre le numéro 11, daté du 22 septembre 1940 (© gallica.bnf.fr/BnF).

hb011 1940-09-22

Il  y publie un poème intitulé « Da yec’hed Breizh ! » (À la santé de la Bretagne !) mais il ne s’agit pas, comme le laisse entendre la propagande diffusée à son propos, d’une inoffensive bluette inspirée par l’amour du breton. C’est, au contraire, un chant martial à la gloire de l’attentat de 1932 organisé par la frange terroriste du mouvement indépendantiste, à savoir le groupuscule Gwenn-ha-du, dirigé par les pires extrémistes et futurs collaborateurs des nazis.

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« Une bombe a éclaté,

Une Image-arme mal conçue,

  Ce n’est pas juste ;

Notre Duchesse sur ses genoux nus,

A-t-on jamais vu pareille chose ?…

  À la santé de la Bretagne !

 

 

Les Bretons pourtant diront :

Vive la Bretagne, vive notre Pays !

  Paroles si justes :

Vive Anna, notre vraie Bretonne,

Une duchesse, pas une servante,

  À la santé de la Bretagne ! »

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Orné d’hermines (symbole ducal), le poème est aussi dépourvu de poésie qu’inspiré par un nationalisme que l’on pourrait dire bêlant si la sempiternelle réitération moutonnière ne s’inscrivait dans un contexte qui donne un tout autre sens à l’amour de la Bretagne : au-dessus, un article dénonçant Churchill comme un dictateur « qui refuse de prêter l’oreille au “dernier appel à la sagesse” du Chancelier Hitler » ; en première page, un éditorial d’Olivier Mordrelle, jubilant de voir Paris envahi par les nazis : « Délivrés de l’obsession, du cauchemar du Paris corrupteur, les Bretons pourront se retourner vers leur terre, si belle, vers les flots sacrés et nébuleux qui la bercent. » Haine de la France, joie de pouvoir jouir d’être payés par les services de propagande allemande : cela se paiera cher dans la conscience des Bretons surtout soucieux de se libérer du joug de l’envahisseur.

Auguste Bocher collabore aussi au journal Arvor, le journal de Roparz Hemon (Louis Némo, dit Roparz Hemon, agent n° SR 780 sur la liste des agents de la Gestapo en Bretagne), et au journal Dihunamb de son ami Loeiz Herrieu, responsable du PNB pour le Morbihan. Dans son hommage funèbre à Auguste Bocher, Loeiz Herrieu commence par s’en prendre à la France haïe :  

 « J’ai écrit dans le dernier numéro que notre ami A. Bocher avait
été abattu par les terroristes… Ce meurtre montre une fois de
plus le mal que la France fait à la Bretagne en faisant croire à
certains Bretons qu’il convient d’abattre d’autres Bretons, car ceux-ci travaillent pour un meilleur statut pour notre pays. Malheur à la France ! »

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MALHEUR À LA FRANCE !

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Revenant sur l’itinéraire de son collaborateur, Loeiz Herrieu explique que, né en 1878 à Duault, fils du garde-chasse du marquis de Kerouartz, Auguste Bocher fut subitement frappé en 1902 par une passion pour la Bretagne due aux lois Combes : là est vraiment l’origine de sa tragédie, et de la tragédie qui devait toucher tant de jeunes gens fanatisés par l’Église, la Foi et la Bretagne ne faisant qu’un, il se fit d’un coup militant et poète breton. Il envoya ses poèmes à Kroaz ar Vretoned (La Croix des Bretons, revue catholique nationaliste) mais en les signant d’un pseudonyme, Ar Yeodet. Ils y furent publiés, vu la pénurie de bonnes plumes, et Auguste Bocher, qui aurait pu mener une vie paisible, se fit exécrable poète, druide et serviteur, au nom de la Foi, d’un racisme panceltique en voie de se développer grâce à ses ramifications pangermaniques.

En 1909, il rassembla ses productions sous le gracieux titre de Bleuniou yaoankiz (Fleurs de jeunesse). Si le titre est gracieux, les chansons, comme le reconnaît Herrieu, sont d’abord politiques : « C’était un missionnaire, et tout ce qui sortait de sa plume servait plus ou moins comme œuvre de mission. La Bretagne, le breton, la Foi : voilà ce qui constituait tout son amour. » Déroulède de la foi et de la nation bretonne, auteur d’une œuvre d’abord inspirée par un devoir de haine contre la France républicaine, il se fit journaliste et collabora naturellement à la presse nazie. Voici ce qu’en dit Herrieu : « Plus tard, il alla seconder G. Corfec, à L’Indépendance bretonne, à Saint-Brieuc, et lorsqu’il y eut des difficultés entre l’évêché et François Vallée, il prit avec E. Le Moal (Dir-na-Dor) la direction de Kroaz ar Vretoned Là, il écrivit beaucoup d’articles, bien construits et vigoureux, qui peuvent servir d’exemple aux jeunes qui désireraient devenir journalistes bretons. » En effet, ajoute Herrieu, « quand il est tombé, il faisait encore partie des collaborateurs d’Arvor et de La Bretagne. J’ai inséré, de temps à autre, quelques-uns de ses poèmes dans Dihunamb, et il fut depuis les premières années parmi les meilleurs auxiliaires de notre revue. »

Herrieu ne le rappelle pas mais Francis Favereau donne un spécimen de prose du barde dans son Anthologie de la littérature bretonne au XXe siècle (tome 2, p. 120) : lors de la guerre d’Espagne, les nationalistes catholiques de Feiz ha Breiz furent naturellement franquistes — mais les nationalistes basques étaient en relation avec les nationalistes bretons depuis la création de Peuples et frontières et autres organismes mis en place par les Allemands pour encourager les mouvements irrédentistes : il se fonda donc un Comité catholique de secours aux réfugiés basques relayé par Feiz ha Breiz. Ce à quoi s’opposa violemment le charitable Bocher s’érigeant en donneur de leçons  : « Leçon de sagesse : prenez pitié de loin des Espagnols et des Basques. Mais qu’on leur ferme les portes de votre cœur comme de votre maison ! » (Breiz, 19 septembre 1937).

Il n’est pas question ici d’analyser toutes ses prises de position : ces exemples suffisent à montrer que ce n’est pas un poète que l’on célèbre, mais un militant indépendantiste breton, naturellement devenu collaborateur de la presse nazie.

Sa fille, non sans quelque naïveté, explique qu’il avait des armes cachées dans la forêt et nous donne la liste de ses relations : c’est la fine fleur des nationalistes engagés dans la collaboration, à la jonction des cercles catholiques intégristes, et des réseaux druidiques. Le druidisme est une sorte de franc-maçonnerie panceltique qui permettra à de nombreux militants condamnés à la Libération de trouver un soutien efficace.

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LE BARDE EN SON MILIEU

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Reprenons la liste de ses relations proches, telle que la donne sa fille :

— Erwan de Bellaing (en fait, Yves de Bellaing), autonomiste breton de Guingamp, délégué à l’information ; il passe, lui aussi, pour délateur, et, de fait, on le voit agir aux côtés du lieutenant de gendarmerie Flambard, contre la Résistance  (voir Miliciens contre maquisards, p. $).

— Joseph Cadoudal et sa sœur. Quincaillier à Bourbriac, Cadoudal était chef du PNB pour l’arrondissement de Guingamp et considéré comme un affairiste et un délateur, ce que constate le préfet Gamblin à la Libération. Déposition de Louis Derrien, un jeune homme arrêté sur dénonciation  :

                  « Le 21 décembre 1940 cinq jeunes gens, Albert TOUPIN, Raymond GUELLEC, Arthur HAMON, Ferdinand STENNOU et moi-même voulurent s’embarquer pour l’Angleterre à Punée dans le Finistère. Le bateau s’échoua et nous fûmes dans l’obligation de retourner chez nous. Joseph CADOUDAL, quincaillier à Bourbriac, briguait la place de maire. Il nous dénonça au Préfet et au Sous Préfet. L’un d’eux téléphona à Morlaix. La communication fut interceptée par les Allemands. Il s’en suivit une surveillance de la maison LE BIHAN, restaurateur à Morlaix au « Chaperon Rouge » d’où nous étions partis. La Gestapo arrêta toute la famille LE BIHAN. Pour libérer les siens, M LE BIHAN donna les noms des cinq jeunes gens de Bourbriac.

                  Nous avons été interrogés le 4 ou le 5 janvier par l’Inspecteur COULOU de la Sûreté qui nous intima l’ordre de rester à la maison si on ne voulait pas attirer d’ennuis à nos familles. On a été arrêtés un mois plus tard et jugés à Quimper après six mois de préventive. On a été condamné à mort mais notre défenseur GAMBLIN ayant obtenu une commutation de la peine, nous avons été envoyés en forteresse en Allemagne où un des nôtres est mort le 21 avril 1943. »

— Les frères Caouissin : les quatre frères Caouissin, Henri, dit Herry, René, dit Ronan Caerleon, mais aussi Robert (né en 1915) et leur benjamin, Pierre (né en 1922), militants nationalistes et catholiques intégristes, membres du Kommando de Landerneau chargé de traquer les maquis et dénoncer les résistants. Seul Pierre fut condamné. Herry Caouissin, secrétaire de l’abbé Perrot, fonda et dirigea le journal Ololê, catholique et nationaliste, qui eut une influence considérable auprès des jeunes catholiques sous l’Occupation.

— Francis Even, notaire à Tréguier, membre du PNB, arrêté à la Libération.

— La famille Kervella : François Kervella, dit Kenan Kongar, autre militant nationaliste de la première heure, collaborateur du journal Feiz ha Breiz de l’abbé Perrot et de Breiz Atao, avant guerre, collabora sous l’Occupation à la revue Galv fondée pour soutenir le national-socialisme le plus fanatique. Il bénéficia d’une bourse d’études en Allemagne et continua de militer après-guerre.

— François Jafrennou, dit Taldir, le Grand Druide, auteur de l’hymne national breton dit « Bro goz » marchand de vin à Carhaix et militant nationaliste de la première heure, engagé dès le début de l’Occupation dans une politique de collaboration résolue. Signataire d’un placet au maréchal Pétain, collaborateur de la presse indépendantiste nazie, délateur (notamment du libraire Le Goaziou), condamné à cinq ans de prison à la Libération.

— Jean Le Falc’her, le notaire de Callac, intronisé druide en 1942, représentant de l’URD avant-guerre, comme le marquis de Kerouartz, maire de Bulat-Pestivien et employeur d’Auguste Bocher.

— L’abbé Lec’hvien (et son vicaire l’abbé Marcel Le Clerc, dit Klerg)  : Pierre-Marie Lec’hvien, autre militant nationaliste fanatique, membre du PNB. Nommé à Quemper-Guézennec en 1937, il suscita l’indignation du responsable de la JAC en tentant de l’obliger à se faire le relais de la propagande de Breiz Atao puis de L’Heure bretonne. Ami de longue date d’Auguste Bocher, il fut abattu dans la nuit du 10 au 11 août 1944. Il fut ensuite présenté par les nationalistes comme martyr de son peuple.

— L’abbé Louis Le Floc’h, alias Maodez Glanndour, alias « Ar Stourmer » (le Combattant), catholique intégriste et nationaliste farouchement engagé dans le combat breton.

— L’abbé Perrot : Jean-Marie Perrot, militant nationaliste de la première heure, fanatique au point d’avoir été condamné par sa hiérarchie et déplacé à Scrignac, haï de ses paroissiens, était lié aux nationalistes les plus engagés dans la collaboration avec les nazis ; membre de l’Institut celtique, délateur, il fut abattu par la Résistance le 12 décembre 1943.

— La famille de Quelen : Jacques de Quelen, avocat, chef départemental du PNB à Saint-Brieuc, lié aux SS du Bezen Perrot, fut condamné en 1946 aux travaux forcés à perpétuité.

— Mademoiselle Saint-Gal de Pons, militante nationaliste, proche amie de l’abbé Le Floc’h.

Les archives nous précisent, de plus, qu’en mai 1942, il présida une réunion du PPF chez Yves Chaoudour, à Bulat-Pestivien, ce que confirme la liste des membres du PPF où il figure avec son ami James Bouillé…

En conclusion, loin d’être un doux barde bucolique martyr de la foi et de la Bretagne, Auguste Bocher fut un militant indépendantiste actif, engagé au côté des plus extrémistes des membres du PNB, certains travaillant en relation directe avec la Gestapo, d’autres collaborant, comme lui, à la presse payée par les services de propagande nazis pour encourager l’irrédentisme et la haine de la France.

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LA POÉSIE AU SERVICE DE LA RACE BRETONNE

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Dans la mesure où le recueil qui lui rend hommage donne un spécimen des poèmes qu’il publiait sous l’Occupation, il n’est pas inutile d’en traduire quelques strophes (le texte est traduit en respectant les fautes de ponctuation et de majuscules ainsi que le style) :

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« Nous, Bretons, nous avons un pays sans pareil,

Une Race, et invaincue ;

Une langue, la plus vieille, la plus belle :

Car il n’y a pas de pays sans peuple,

Il n’y a pas de peuple sans race,

Il n’y a pas de Race sans langue,

   Ça ne peut pas être !

 

Notre Pays c’est la basse Bretagne ;

Son peuple, c’est la Bretons ;

Notre Race, c’est celle des Celtes

Notre Langue, c’est le Breton,

   Et ces quatre choses-là :

« Pays, peuple, race, langue, quatre

choses — mais qui font de la Bretagne une

     Nation !

Oui, la Bretagne est une Nation. »

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La suite du « poème » énumère les malheurs de la Bretagne, sa lutte pour sa liberté, avec ces grands malheurs que furent le mariage de la duchesse Anne et la Révolution française, avec surtout « la nuit maudite du 4 août », puis, malgré la valeureuse lutte de la Chouannerie, la soumission de la pauvre Bretagne obligée de verser le sang de ses enfants en 1870, en 1914, et encore en 1939, hélas, jusqu’à quand ?

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« Et maintenant qu’il est question

d’instaurer une Europe nouvelle,

comment la Bretagne ne se lèverait-elle pas pour demander

ses droits, sa liberté,

sa place aussi au soleil du

Seigneur Dieu, comme Nation distincte ? ».

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Bref, racisme, haine de la France et de la République, appel à profiter de l’Europe nouvelle sous contrôle du Reich pour faire advenir la nation bretonne : on conçoit que les Bretons se soient pris de dégoût à lire ces productions. La haine suscitée par ces prêtres, ces notables locaux, souvent délateurs et qui représentaient un réel danger pour la Résistance, semble à présent difficile à comprendre. Elle a provoqué des exécutions qui ne peuvent s’expliquer que dans ce contexte.

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RÉHABILITATION

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Le 25 avril 1999, alors que la chose semblait jusqu’alors inenvisageable car la mobilisation populaire l’aurait rendue impossible, une cérémonie d’hommage à Auguste Bocher est organisée avec messe prononcée par l’abbé Joseph Lec’hvien, neveu de l’abbé Pierre-Marie Lec’hvien abattu par la Résistance, et lui-même nationaliste, jadis emprisonné en raison de sa participation aux attentats du FLB (ce terroriste avait été décoré du Collier de l’Hermine par l’Institut culturel de Bretagne en 1996 sans que cette récompense suscite de protestation publique).

Indigné, Serge Tilly, fils de résistant et responsable de l’ANACR, adresse une lettre ouverte qui est publiée par la presse locale. Une plainte en diffamation est aussitôt portée contre lui par la fille d’Auguste Bocher, procédure clôturée par une ordonnance de non-lieu le 7 août 2000.

L’affaire Bocher semble donc à nouveau close.

Or, à la surprise générale, un résistant, Georges Ollitrault, vient au secours de la fille d’Auguste Bocher et rédige à son intention un témoignage prolixe et confus, par lequel il assure avoir refusé d’exécuter Auguste Bocher car l’ordre ne venait pas de ses chefs (dont le nom même est faux : Louis Pichouron est par lui baptisé Alain Pichouron, et Théodore Le Nénan devient Étienne Le Nénan). Il accuse « un braconnier dont dans la famille il y avait eu une condamnation à la prison pour braconnage » et, en post-scriptum, sans craindre de se contredire, ajoute qu’il s’agissait, en fait, de plusieurs braconniers « pour se venger d’un garde strict — parmi eux le dirigeant Lorinquer Pierre de St Servais ».

Plus stupéfiant encore, ce résistant se porte garant du fait que les frères Bocher n’ont jamais collaboré : « Depuis tant d’années aucune archive ne mentionne Monsieur Boscher [sic] et son frère dans les listes de collaboration — ni dans les listes d’Agents au Service des Allemands — aucun fait aucune preuve formelle contre eux n’existent. »

Il va de soi que ces preuves existent : il suffit de lire la presse collaborationniste pour en être assuré. Cependant, cette lettre est publiée avec son accord dans le recueil à la gloire d’Auguste Bocher et continue d’être présentée comme vérité officielle par les militants bretons et leurs relais.

Reste à savoir pourquoi un résistant couvert de médailles vient soudain, tournant casaque, au secours des nationalistes bretons…

Quelques années après, lorsqu’un indépendantiste breton d’extrême droite entreprend de dénoncer la Résistance au nom du « devoir de mémoire », il lui accorde son soutien et accepte même d’être renvoyé dos à dos avec les SS du Bezen Perrot au nom de la « capacité à s’engager pour une cause »… Après quoi, il participe à la campagne de promotion des livres de ce militant qui se réclame de l’Institut de Locarn.

L’essentiel est d’être du bon côté, et le bon côté est désormais celui des nationalistes.

On notera d’ailleurs que les nationalistes d’extrême gauche se gardent de protester contre les hommages rendus à des fascistes : le Centre culturel breton de Guingamp a été le lieu d’un hommage à Fouéré le 15 octobre 2016 sans susciter la moindre protestation de leur part ; gageons que l’hommage rendu à Bocher par la Fondation Fouéré n’en suscitera pas davantage.

Raison de plus pour rappeler les faits et ne pas admettre la réécriture de l’histoire en cours.

La Résistance a été celle de milliers d’anonymes, étrangers à ce qu’en ont fait les amateurs de rubans et de médailles, et qui entendaient seulement défendre la liberté.

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© Françoise Morvan