Au sujet de Morvan Marchal (1900-1963)

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Nous donnons ici un texte adressé en 1999 au titre du droit de réponse au journal nationaliste Breizh-info suite à la publication par Françoise Morvan dans la revue Hopala d’un article sur le drapeau breton dit « gwenn-ha-du », inventé par Maurice, dit Morvan, Marchal. Cet article avait provoqué la fureur des militants nationalistes, tant d’extrême gauche que d’extrême droite, et donné lieu à une longue polémique.

Les militants nationalistes de Breizh info, journal dirigé par Charlie Grall et Martial Ménard, quoique apparemment proches des indépendantistes d’extrême gauche, s’étaient livrés à une apologie de Morvan Marchal, présenté comme un homme de gauche, radical-socialiste est franc-maçon, ce qui avait été l’occasion de rappeler quelques faits aisément vérifiables et qu’il importait aux lecteurs de connaître.

Ce texte nous a semblé intéressant dans la mesure où il établit que, bien avant le tournant  du siècle, il était clair que la légende de Morvan Marchal supposé incarner la mouvance de gauche du mouvement nationaliste breton n’était qu’un leurre. 

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QUI ÉTAIT MORVAN MARCHAL ?

Qui était Morvan Marchal ? La question étant posée par Divi Kervella, je n’ai aucun scrupule à la poser, et le moins qu’on puisse dire est qu’elle se pose, en effet : dans le confusionisme soigneusement entretenu par le mouvement breton, ce Marchal acharné à se parer du prénom de Morvan représente une sorte d’apothéose. Franc-maçon ? Sans doute l’a-t-il été avant d’être rayé, non sans raisons, de la confrérie, mais peut-on comprendre qu’il l’était parce qu’antisémite, et antisémite parce qu’anticatholique, car, n’oublions pas, le Christ était juif, et pour un druide, l’ennemi, c’est le catholique romain. Il faut avoir lu sa revue Nemeton pour saisir la composition de ce ragoût fumeux : sous le nom d’ARTONOVIOS, Marchal répond à KORNOVIOS, PENNO-VINDOS et TRALIMAGEROS, ses collaborateurs qu’on imagine assez bien avec leurs mollets velus sous la toge, mais qui ne font pas vraiment rire. Par exemple, à l’automne 1943, voilà ce qu’il écrit, ce druide de gauche, dans l’article que Divi Kervella ose citer comme preuve qu’il eut (je le cite) Le mérite de défendre la franc-maçonnerie à une époque où celle-ci était interdite par Vichy :

« Une chose est certaine : tous les Etats autoritaires d’Europe ont dû adopter une législation d’exception concernant les Juifs. En Allemagne, cette législation est fondée, d’une part, sur les principes ethno-eugéniques formant la base de la communauté germanique ; d’autre part, sur le rôle économique purement parasitaire que joue l’Israélite au sein de la société. (Quels que soient les faits antérieurs qui ont déterminé cet état de choses, il est exact qu’il n’y a pas de Juifs au labour, pour beaucoup dans la Bourse.)

Vis-à-vis de ce problème, convenablement posé, comment va agir Vichy ? M. Xavier Vallat, commissaire général aux questions juives, l’examinera d’un pur point de vue confessionnel chrétien : … Le peuple juif est aussi la race maudite que le DÉICIDE, collectivement consenti, a condamné à ne plus avoir de patrie et à errer de par le monde. Argument pitoyable… Nous attendons de Vichy une loi complémentaire précisant que, parmi les nombreux agitateurs juifs qui furent crucifiés voilà vingt siècles, Jésus fils de Marie était également fils du Maître de l’Univers, et que les Israélites sont punis pour cela et rien que pour cela.» 

 

Douterions-nous de la leçon qui nous est donnée que la conclusion, citant le pamphlet antisémite de Céline, L’Ecole des cadavres, achèverait de nous instruire. Du début à la fin, la revue loue les mérites de l’Europe nouvelle tant célébrée aussi par Gaignet et Goulet dans L’Heure bretonne. Voilà, par exemple, un article du numéro 2 de Nemeton :

« Or, maintenant que, sous les coups de la Force nordique, s’écroule le temple du dernier dieu juif, de l’or, avec tout ce qu’il contenait de cosmopolitisme grégaire pour ses esclaves aryens, il nous apparaît, plus qu’à tout autre moment de l’histoire, que nous, Celtes de l’Occident européen, avons été frustrés, au cours des âges, d’un héritage magnifique. »

 

Je n’ai jamais lu sous la plume de ce Marchal la moindre ligne critique sur ce passé nazi. En revanche, je le retrouve, avec Yann Goulet, dans l’essai de Jean-Yves Camus sur Les droites nationales et radicales, qui fait autorité sur le sujet, à propos de La Bretagne réelle :

« Dès 1954, les leaders du PNB exilés ou épurés, comme Yann Goulet et Célestin Lainé (résidant en Eire) ou le linguiste Roparz Hemon, trouvent dans cette publication [La Bretagne réelle] un lieu où régler les comptes de la défaite… En donnant la parole aux vétérans du PNB comme Alain Guel et Morvan Marchal, elle a contribué à politiser nombre de jeunes militants passés dans les années 70 au Front de Libération de la Bretagne (FLB). Cependant, le fondement de son idéologie est un celtisme assez teinté de racialisme nordique, néo-paganiste et proche de certains groupes de druides ; ainsi un membre du collège des druides et ovates, écrivant dans Keltia, a commis un texte sur Israël digne d’un numéro du Stürmer nazi et Goulven Pennaod, alias Georges Pinault, y a donné un certain nombre de textes théoriques imprégnés d’un national-socialisme qu’il assume d’ailleurs pleinement. L’antisémitisme de nombre de collaborateurs du magazine est avéré, comme l’était celui de Breiz atao, et ne cesse d’étonner dans une région dépourvue de communauté juive, tant autochtone qu’immigrée. »

Le livre de Jean-Yves Camus est paru aux Presses universitaires de Lyon, il est disponible dans toutes les librairies et les relations de Marchal et Pennaod après guerre sont évoquées par le militant nationaliste Herri Caouissin, dans La Révolution bretonne permanente, où, entre autres actions héroïques, Pennaod, engagé volontaire dans l’armée française, se vante d’avoir sauté sur Dien-Bien-Phu en criant “Heil Hitler !”. Pennaod, Marchal et Tullou, un autre druide collaborateur des nazis, organisaient des cérémonies druidiques — Pennaod et Marchal habitaient d’ailleurs sous le même toit (La Révolution permanente, p. 43). Tullou était un collaborateur de Nemeton et de L’Heure bretonne. Pennaod (de son vrai nom Georges Pinault) avait été condamné à la Libération, comme Marchal, et tous trois restaient fidèles au mysticisme raciste qui les avait rassemblés.

En ce qui concerne Paul Gaignet, loué dans Breizh info, lui aussi, comme un homme de gauche adversaire résolu, et Yann Goulet, loué, la semaine dernière, par l’UDB-Saint Nazaire, comme militant SFIO, il suffit de lire les articles antisémites et pro-allemands de L’Heure bretonne pour être fixé : La Bretagne se sent étroitement solidaire du combat que mènent avec le Reich les autres nations opprimées par le capitalisme anglo-saxon et menacées par le marxisme juif, écrit Gaignet le 11 juillet 1942. C’est sans doute ce que l’anonyme laudateur de Breizh info appelle être un adversaire résolu de la politique de collaboration.

Peut-être n’est-il pas inutile de rappeler que Youenn Drezen n’a jamais craint de distribuer sa prose dans les pires numéros de L’Heure bretonne, célébrant le racisme breton, avec caricatures antisémites à l’appui. Pour ceux qui ne peuvent pas lire ses chroniques en breton rééditées par Per Denez comme apolitiques, qu’ils lisent son éloge en français de l’immonde pamphlet de Rebatet, Les Décombres, avec ses allusions au Français abâtardi, enjuivé, alcoolique, froussard, déliquescent (L’Heure bretonne, 3 octobre 1942, p. 2).

Il est de bon ton actuellement, à en croire Breizh-info, de charger Olivier Mordrelle et quelques autres, de tous les péchés du mouvement nationaliste : une ou deux bêtes noires permettent de blanchir le reste du mouvement breton, et notamment Marchal et Drezen,

Quoi qu’en dise l’anonyme défenseur de l’orthographe unifiée, brave au point de monter à l’assaut mais pas au point de le faire sous son nom véritable, si la date de 1946 marque une fracture dans la transmission du breton, comme l’a prouvé Fañch Broudic dans une thèse qui n’a pas été contredite à ce jour, c’est bien notamment par suite du discrédit jeté sur le breton par ces militants qu’on encense aujourd’hui.

A-t-on oublié l’injure qu’est le terme Breiz atao en Bretagne ? Breiz Atao, fondé par Morvan Marchal, fut raciste dès le début et n’eut pour raison d’être que la défense d’une race celtique fantasmée. Au sujet de Roparz Hemon, le défenseur du zh qui avoue  qu’avoir été le directeur de l’Institut celtique et le responsable des émissions en breton de Radio-Rennes en 1941 impliquait nécessairement certaines compromissions — il feint d’ignorer que Roparz Hemon émargeait directement au budget de radio-Bretagne alimenté par le service de propagande allemand et oublie de citer sa correspondance sur le zh maudit imposé sur ordre (dre urz), correspondance dont il sait pourtant parfaitement qu’elle figure en fac-similé dans la brochure de Brud nevez que je cite dans la biographie de Luzel publiée aux Presses universitaires de Rennes.

Incapables de faire l’analyse de ce passé, ceux qui prétendent incarner la culture bretonne ne savent que grossir le mensonge et procéder par exclusions, dénonciations, distributions de certificats de bretonnité et d’antibretonnité, selon le degré de conformité au culte du chef, de l’orthographe et du drapeau. La culture bretonne n’est pourtant pas ce brouet rance mijoté à force de subventions.

                                                                                                Françoise Morvan

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Morvan Marchal  figure sur la liste des agents de la Gestapo en Bretagne sous le numéro SR 779 (cf. Françoise Morvan, Miliciens contre maquisards, p. 154). Il a été condamné à  la Libération à quinze ans de dégradation civique. 

On pourra lire aussi Le monde comme si pour suivre son itinéraire (les pages qui le concernent ont été longuement recopiées par l’historien Joël Cornette). On peut en trouver certaines en ligne