Aborigène occidental

 

                                                                    

Michel Treguer fait partie de ces auteurs qui semblent voués à courir sans fin derrière un talent qu’il leur faut coûte que coûte avoir, mais qui n’est jamais là où il devrait être. Cette course désespérée, qui les amène à écrire beaucoup, longtemps, et à chercher tous les moyens possibles d’être lus, vus, reconnus, voire non reconnus mais simplement cités, pour être blâmés peut-être, peu importe, mais, coûte que coûte, lus, a quelque chose de pathétique : hélas, pourquoi se donner tant de mal ? Mieux vaudrait, par exemple, se consacrer à des travaux scientifiques, à des recherches, à des tâches utiles, ou même inutiles mais aimables  : de la part d’un brillant polytechnicien, d’un homme instruit, sans doute plein de talents divers, pourquoi s’acharner à produire de tels livres ?

Soucieux, je suppose, de m’amener à écrire sur son compte, Michel Treguer a pris la peine de me faire adresser son essai Aborigène occidental. Cet envoi a eu, faute de mieux, le mérite de m’amener à me poser des questions sur l’état de l’édition française : comment un éditeur de l’ampleur de Fayard peut-il en arriver à publier un livre mal composé, mal rédigé, criblé de fautes de style et d’orthographe — un livre qui, de plus, prône une idéologie dérivée de ce que le mouvement issu de Breiz Atao offre de plus grave ?

L’auteur, à certains moments, semble s’en rendre compte : « Ne suis-je pas en train de dissimuler mes échecs de cinéaste dans une entreprise perverse ? », se demande-t-il, après avoir cherché à savoir si ses lecteurs ne vont pas le prendre pour un « réactionnaire caché », ce qu’il se défend d’être mais la dénégation témoigne tout au moins d’une certaine lucidité. Au terme d’une longue digression sur ses fantasmes érotiques, le goémon et Dieu, il s’interroge : « où en étais-je ?  », constate que le lecteur risque de ne voir en une digression ésotérique qu’une « circonvolution talmudique de sa pensée », intitule l’un de ses chapitres « Le café du commerce », et constate : « Les gens intelligents sont quelquefois si cons, je m’inclus dans le lot et laisse le lecteur trouver à qui j’emprunte cette salutaire maxime.  »

Un tel livre, voilà quelques années, aurait été jugé impubliable, sauf à avoir recours, comme Michel Treguer dit avoir déjà dû le faire, à des éditeurs pratiquant le compte d’auteur : n’y a-t-il donc plus de lecteurs, de relecteurs[1] ?

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I. RÉPONDRE OU GARDER LE SILENCE ?

 Bien que débordant d’amour et de bons sentiments, ce pavé est, en fait, une succession de règlements de comptes, souvent d’autant plus fielleux que mielleux. Pour ma part, classée au nombre des « tragédies bretonnes » entre Michel Le Bris et Armand Robin, je suis l’objet d’un chapitre assurément rempli d’erreurs mais loin d’être aussi féroce que les chapitres consacrés à Fañch Broudic ou Ronan Calvez, par exemple. Le premier a choisi de répondre en français, pour être assez largement lu, car, après tout, les accusations de Michel Treguer sont tout de même pernicieuses et le grand air de la calomnie ne s’entonne que trop facilement[2] ; les autres, y compris Joseph Rio, assommé d’un pesant chapitre repris de la revue nationaliste Hopala (le volume est, en fait, pour une bonne part un montage hétéroclite de pages déjà publiées) ont choisi de traiter la chose par le silence.

C’est bien ce que j’avais l’intention de faire, et j’avais rangé l’aborigénique pavé au grenier dans la proliférante catégorie « breizhopathie ».  Or, Michel Treguer s’est depuis livré à un nouvel exercice : traduire les articles de Roparz Hemon en le présentant comme un doux écologiste partisan de Gandhi et en assortissant son édition d’une préface, d’une postface et d’un appareil de notes stupéfiantes… Le volume, paru chez un éditeur bien breton et bien nationaliste, ayant trouvé un propagandiste en la personne du directeur de l’information du journal Ouest-France, il m’a semblé que l’allégeance du plus grand quotidien français à de telles thèses méritait d’être dénoncée (car les articles de Roparz Hemon, pour un esprit dénué de visée partisane, mettent surtout au jour l’idéologie qui devait infailliblement l’amener à collaborer avec les nazis[3]). Michel Treguer a alors inondé les forums bretons (à commencer par le forum d’Ouest-France, dorénavant voué, semble-t-il, à servir de tribune aux militants nationalistes) d’une verbeuse réponse intitulée « Silences bretons ».

 Ces silences prolixes, diffusés sur maints forums militants, ont été repris dans le journal Ouest-France (la propagande, à l’approche des « Assises de la culture bretonne » organisées par les militants bretons, battait alors son plein) et envoyé au GRIB avec injonction de publier, puis de répondre aux questions à quoi Michel Treguer entendait réduire le débat au sujet, non pas de Roparz Hemon dont il avait traduit les textes, mais de la Bretagne et des Bretons en général… N’ayant aucune envie de publier sur injonction et de répondre à des questions stupides, j’ai décidé de l’ignorer. Cependant, il nous est apparu que le volume, objet d’une importante campagne de promotion, résumait si bien l’idéologie sur laquelle se construit désormais le discours identitaire des politiques de droite comme de gauche qu’il appelait au moins une mise au point.

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II. UNE ENTREPRISE DE TRAVESTISSEMENT

 Il s’agit d’un exercice ingrat, précisons-le bien : en près de quatre cents pages, l’auteur ne fait guère que répéter ce que dit le titre, à savoir que, lui, aborigène occidental, a été privé par la France de l’expression de ses gènes celtiques. Si creux soit-il, ce livre est précisément dangereux parce qu’il condense sous forme œcuménique tous les lieux communs sur la celtitude qui permettent de mettre en place le décor si nécessaire pour amener les Bretons à se penser étrangers, autres, victimes — « aborigènes » — et demander enfin l’autonomie au mépris des vœux exprimés par les électeurs.

On ne le soulignera jamais assez, ce qui est recyclé là, et sous habillage bien pensant, voire de gauche, c’est l’idéologie de Breiz Atao : la référence à l’Occident, la croyance en une celtitude inscrite dans les gènes,  l’ésotérisme bardique, le culte de la langue celte à reconquérir pour parler enfin sa vraie langue donnent l’impression de lire le druide Morvan Marchal[4]. Michel Treguer a au moins le mérite de le rappeler, au cours de la pesante dissertation sur l’identité bretonne qui précède le chapitre « Le café du commerce ».

« De quoi donc est fait un Breton ? À quoi le reconnaît-on ? », demande-t-il, avant d’énumérer les lieux communs qui, du grand marin au sonneur de bagad, de Conan le barbare au Seigneur des anneaux, sont supposés définir le Breton — et de constater :

« J’ai assisté en novembre 2003 à une réunion organisée à Paris par une association bretonne avec le concours de plusieurs députés, sénateurs, anciens ministres et chefs d’entreprise, de tous horizons politiques : Marylise Lebranchu et Jean-Yves Le Drian (PS), Marc Le Fur (UMP), Joseph Kerguéris (UDF), Jean-Claude Le Gall (Saveol), Michel-Édouard Leclerc, etc. En fermant les yeux et en oubliant l’identité des participants, on aurait pu se croire dans un meeting nationaliste. »

Michel Treguer se garde bien de préciser de quelle « association bretonne » il s’agit mais peu importe : tout est désormais porté en Bretagne par le Club des Trente et par l’Institut de Locarn à l’origine du label Produit en Bretagne ; le phare sur fond jaune et bleu qui signale la production labellisée bretonne se voit sur les volumes de la Coop Breizh, maison fondée par des militants pour défendre les productions nationalistes bretonnes. On ne s’étonne guère d’entendre Patrick Le Lay, membre de l’Institut de Locarn, et fondateur de TV Breizh avec Pinault, Berlusconi et Murdoch, clamer qu’il n’est pas français mais  « breton, nationaliste breton » cherchant à retrouver, lui aussi, dans le breton surunifié la langue de son ethnie[5]. L’identitaire qui fait vendre a besoin du vide, un vide couvert d’un aimable rien rassurant, pétillant, comme ce Coca-Cola auquel Patrick Le Lay se vante de vendre du temps de cerveau disponible. Il a donc fallu élaborer tout un kit celtique qui, de bric ou de broc, tienne assez bien pour englober le korrigan, le soda Beuk, le Barzaz Breiz, les pleurs de Grall, la bière Coreff, le biniou braz, Diwan, Hemon, la graine de menhir, le croquet de kabig, mamm goudik, la bigoudène au troll, que sais-je, la liste peut s’allonger.

Rien d’étonnant si, appelant sur tous sujets à la croyance comme à une illusion bénéfique, l’essai de Michel Treguer est devenu la bible des militants bretons : des voix dissidentes s’étaient élevées pour protester contre la soumission de la culture au capitalisme le plus obtus ? Et pour protester contre une réécriture de l’histoire qui occultait notamment les écrits racistes et antisémites d’écrivains bretons auxquels on rendait hommage sur fonds publics ? Michel Treguer donne sur tout sujet une version lénifiante.

Écrit comme une lourde parodie du Monde comme si, l’autobiographie étant supposée permettre au lecteur de suivre un itinéraire contraire à un certain itinéraire hérétique, son essai  délivre, chapitre après chapitre, la vérité du bon Breton fier de l’être et sachant l’être. Or, et c’est en quoi sa responsabilité est lourde, cette vérité n’est plus celle du microscopique mouvement breton mais la vérité officialisée par la presse régionale, ensuite reprise par les média nationaux. En bref, Michel Treguer sert la soupe identitaire dont les élus bretons ont besoin pour nourrir le projet d’autonomie régionale soutenu par le patronat ultralibéral auquel, gauche et droite unie, ils ont fait allégeance. Les ingrédients de cet indigeste brouet ne sont pas choisis au hasard : détournement des faits historiques, confusion, amalgames…

Ainsi Michel Treguer, qui ose prétendre que Roparz Hemon n’était pas antisémite, se fait-il inviter par des organisations juives : le fait que Hemon ait dirigé un journal payé par les nazis où se répandait la propagande nationale-socialiste et qu’il ait dès les origines collaboré au mouvement raciste Breiz Atao n’a aucune importance : sous sa plume, Roparz Hemon devient une innocente victime, odieusement accusée d’antisémitisme pour avoir par inadvertance produit une pauvre petite phrase de rien. Roparz Hemon aimait la langue bretonne qu’un bon nazi, Weisgerber, aimait aussi : l’amour fit le reste.

Qu’on lise et qu’on relise ce qu’il en écrit pour prendre conscience des soubassements de l’idéologie du mouvement breton qui se dit de gauche, ou apolitique, selon le vieil adage « ni rouge ni blanc, breton seulement » : Roparz Hemon, en tant que rédacteur en chef du journal Arvor, où le racisme et l’antisémitisme affleurent à tout moment, comme il est naturel dans la presse collaborationniste, écrit que « les Celtes ont subi plusieurs siècles de honte et d’esclavage depuis le temps où les légions romaines débarquaient dans l’île de Bretagne jusqu’au temps où feue Marianne livrait notre pays à ses juifs » (ce dernier mot écrit sans majuscule). « Plût au ciel qu’il ne l’eût jamais écrite ! », s’écrie Michel Treguer. « Même sous le coup d’une juste colère. À ma connaissance, c’est la seule citation antisémite qu’on puisse trouver dans son œuvre. Je voudrais pouvoir penser que, pour lui, ces juifs-là (toujours sans majuscule) représentaient une administration impersonnelle et un capitalisme lointain, passablement indistincts. Mais leur imprécision et leur rareté n’excuse pas ces mots. L’expression « feue Marianne » m’indigne moins : elle est, si j’ose dire en la replaçant dans le contexte de l’époque, après la défaire française, réaliste et « de bonne guerre ».

De bonne guerre : ce n’est pas une plaisanterie ; le discours de haine de la République, de haine de la France est repris naturellement, de même qu’est repris naturellement le discours antisémite assimilant les « juifs » à l’administration impersonnelle et au capitalisme. Ils sont infiltrés partout, c’est bien connu, ils tiennent les cordons de la bourse, et donc, « sous le coup d’une juste colère  », il va de soi qu’on peut se laisser aller à un léger mouvement d’humeur.  Mais ce n’est pas bien, et même, c’est très mal : Roparz Hemon aurait dû demander pardon. Comme il ne l’a pas fait (vu qu’il n’a jamais varié d’un iota dans ses certitudes), Michel Treguer demandera pardon pour lui à la fin, on le verra, et tout finira bien, c’est-à-dire que noyé dans la même glu qui ne laissera transparaître de la réalité que ce que Michel Treguer aura décidé d’y voir.

Or, Michel Treguer n’est ni aveugle ni stupide : il sait parfaitement ce qu’il fait en se livrant sur chaque sujet à la même entreprise de travestissement.


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III. LES EFFETS DU COUP DE BREIZH

 Travestissement ? Oui. Volontaire ? Oui. Et pourtant aussi peu volontaire peut-être que le traitement qu’un converti récent peut faire subir à la réalité. Difficile de le comprendre sans avoir saisi l’itinéraire de Michel Treguer, d’après ses propres dires.

Fils d’instituteur laïc, après des études au lycée de Brest et à Polytechnique, il devient producteur et réalisateur à la télévision. Soudain, alors qu’il a trente ans, sa femme le quitte, à moins qu’il ne la quitte, bref, cherchant à faire un film sur le roi Arthur, il tombe sur le peintre nationaliste Xavier de Langlais dans un centre culturel breton du XVIIIe arrondissement. Là, miracle, « les portes de l’Autre monde s’ouvrent enfin ». Il s’inscrit aux cours de breton, devient druide, membre de la Goursez Breizh, et se déclare « né sous X », investi de la mission de reconquérir la généalogie celte qui lui a été volée.

« À l’époque où se formaient les filons cellulaires, puis les constructions mythiques de ma lignée, la France n’était pas même l’ombre d’une idée », déclare-t-il (phrase digne d’Olier Mordrel) et le voilà donc, lui, « triplement breton, par le sang, par le sol et par le nom », lancé dans la défense et l’illustration de sa… faut-il dire de sa race ? Non : il se dit breton par le sang et les filons cellulaires de sa lignée, mais il n’est pas raciste… De sa nation ? Non, il n’est pas nationaliste. De son ethnie ? De sa tribu ? Le le plus grand flou règne autour d’un discours où l’on reconnaît très exactement celui de Breiz Atao tel que Morvan Lebesque a pu le reprendre : l’ethnisme est-il autre chose qu’un racisme repeint aux couleurs diffuses d’une gauche improbable ?

Rien que de banal, direz-vous, pour qui a un peu étudié l’histoire du mouvement breton. Le militant breton, généralement aux alentours de la puberté, se découvre soudain celte par suite d’un choc intérieur que j’ai appelé le « coup de Breizh » à force de le retrouver identique dans la plupart des récits de militants. Morvan Lebesque, frappé par sa bretonnitude en lisant une inscription sur une tour de Nantes, en offre l’exemple le plus connu. « Le coup de Breizh peut se produire n’importe où, n’importe quand, parfois en lisant l’histoire de l’Irlande sortie de ses chaînes, parfois en lisant le Barzaz Breiz, parfois en entendant une note de biniou. Frappé d’une illumination subite, le converti se met dans l’instant au service d’une mère patrie perdue, à retrouver, tirer des griffes de la marâtre et, tel Claudel au sortir de la messe de Noël à Notre-Dame-de-Paris, pris d’un prosélytisme irrépressible, essaie de partager sa foi[6]. » C’est ce qui s’est passé pour Michel Treguer, à cela près que le coup de Breizh l’a frappé sur le tard et s’est traduit par un mysticisme panceltique tendant à remplacer l’eucharistie par la langue bretonne érotisée (« Le combat du retardataire que je suis, c’est d’apprivoiser cette langue dont le contact physique, le goût sur mes lèvres, la pulsation dans mes neurones me valent de profondes émotions ») et la messe par la Croyance celtique universelle — du nom d’un cercle druidique qu’il aurait, dit-il, mieux apprécié si ce cercle n’avait professé la haine du christianisme. Sexualité et religion unies, la celtitude est venue combler une absence et tout ce qui risque de remettre en cause un colmatage si miraculeusement gratifiant est, cela va de soi, blâmable.


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IV. LA NUIT CELTIQUE

 C’est déjà ce que montrait La nuit celtique, un essai publié en 1997 par les Presses universitaires de Rennes et les éditions Terre de Brume, essai cosigné par Michel Treguer et Donatien Laurent, alors directeur du CRBC (Centre de recherches bretonnes et celtiques) de Brest et qui, depuis, n’a pas craint de se laisser  décorer du Collier de l’Hermine récompensant les Bretons les plus méritants selon l’Institut culturel de Bretagne dont il n’ignorait rien des dérives nationalistes.

Un détour par La nuit celtique est loin d’être inutile puisque de longs passages en sont repris dans Aborigène occidental  et que le substrat de l’essai s’y trouve.

Cet essai qui se défend d’être scientifique, « ne veut rien “prouver” d’indiscutable », précise Michel Treguer, « ce serait trahir sa propre matière, employer des méthodes dont il cherche précisément à contourner les ravages dans notre histoire et dans notre culture. »  Chercher dans le non prouvable un remède aux ravages des méthodes rationnelles peut sembler étrange de la part d’auteurs publiant chez un éditeur universitaire mais, La nuit celtique, c’est, de fait, l’expression nébuleuse d’une croyance en une âme celtique prête à resurgir de la nuit où la perfide latinité l’a reléguée, croyance appuyée sur des textes mythiques fournis à l’appui.

Première référence, Ossian. Les poèmes d’Ossian prétendument retrouvés par Macpherson sont restés dans l’histoire comme l’exemple même de la supercherie littéraire. Nier l’imposture est difficile mais Michel Treguer contourne l’obstacle : les poèmes d’Ossian ne sont pas faux puisqu’ils ont été écrits par un vrai barde du XVIIIe siècle exprimant « le génie de son peuple ». Retour d’Ossian comme voix de la Celtie.

Une voix qui, tout de même, il faut l’avouer, a peine à nous parvenir, les démêlés d’Oscar et de Crothar, du barde Fonar et de Conar ayant une fâcheuse tendance à provoquer l’hilarité. Un petit exemple, pris au hasard, devrait suffire à éclairer le sujet — il me faut le donner en anglais car, à en croire Michel Treguer, si ces poèmes sont ridicules, c’est que les traductions françaises ont « sombré dans les images emphatiques et ampoulées » ; les textes anglais, eux, sont des chefs d’œuvre « qui bousculent et séduisent le lecteur, qui lui échauffent les neurones en exprimant de surcroît ces paysages chaotiques et neufs au moyen d’une langue truffée d’archaïsmes. »

Fragment de texte original de Macpherson échauffant les neurones :

« They came forth, like the streams of the desert, with the roar of their hundred tribes. Conar was a rock before them: broken they rolled on everyside. But often they returned, and the sons of Selma fell. The king stood, among the tombs of his warriors. He darkly bent his mournful face. His soul was rolled into itself; and he had marked the place, where he was to fall; when Trathal came, in his strength, his brother from cloudy Morven. Nor did he come alone. Colgar was at his side; Colgar the son of the king and of white-bosomed Solin-corma

La trouvaille de Macpherson a été l’invention de cette prose imitée d’une traduction d’Homère, donnant l’impression de lire une Iliade celtique, tout imbibée des brumes des races perdues : contre la latinité, éprouver soudain le vertige des origines et sentir battre en soi sa celtitude, voilà qui vous stimule la moelle… De Herder à Jünger, l’ethnisme où Breiz Atao a puisé son idéologie n’a jamais cessé de sévir sur fond d’études indo-européennes visant à explorer les origines aryennes des uns et des autres[7].

Une fois Ossian admis, la même méthode peut être employée pour faire admettre que le Barzaz Breiz n’est pas aussi faux qu’on l’a dit : «  La Villemarqué s’est en somme simplement comporté en barde ». Comme Macpherson, « il a fait de la fausse poésie authentique et, ce faisant, il a révélé la vraie. » Pour Michel Treguer, tout se rattache à cette « fausse celtitude authentique » qui lui fait voir dans la moindre bribe rescapée l’éclat non pas seulement d’un monde perdu mais d’une vérité à retrouver.

Bouvard et Pécuchet, à force d’errer dans les ténèbres celtomaniaques finissaient par douter de tout ; Michel Treguer, lui, commence par croire à tout, le faux devenant vrai dès lors qu’il s’agit d’exalter l’esprit de l’ethnie. Son exposé sur les poèmes d’Ossian et le Barzaz Breiz est, dit-il sans modestie excessive, d’une portée considérable car « il y a des transmissions longues non écrites dans le tissu de la culture ; nos cerveaux portent même à notre insu la marque des langues et des récits qui ont fleuri sur les lèvres de nos pères : il est vrai que les anciennes civilisations continuent à vivre à travers nous, par nous, en nous, même celles que nos manuels affectent d’oublier. » Et voilà cités à l’appui « La prophétie de Gwenc’hlan » et toute une série de chants supposés être passés des lèvres de nos pères dans nos gènes (pour peu, je suppose, que nos gènes soient purs bretons comme la galette est pur beurre), même s’ils ont été fabriqués par le vicomte de La Villemarqué ou, comme «  An den kozh dall » (« Le vieillard aveugle »), par Kerambrun, le cousin de Luzel car, après avoir blanchi Macpherson et La Villemarqué, pourquoi laisser de côté  ce farceur de Kerambrun[8] ?

« Les miracles pullulent », s’écrie Michel Treguer : le calendrier de Coligny, la complainte de Skolvan, la rencontre du vieux conteur Jean-Louis Rolland, tout est l’occasion de retrouver les mystères cachés de la Celtie. Le calendrier de Coligny, par exemple, le fameux calendrier gaulois, objet de la passion du druide Pinault dont Michel Treguer tenait tant à faire le portrait pour FR3 : ce n’est pas seulement un calendrier gaulois, un document très fragmentaire, éminemment énigmatique et dont les interprétations sont sujettes à caution ; c’est une émanation de l’âme celtique. Des quelques indications que ce calendrier semble pouvoir apporter sur le décompte du temps en Gaule au IIe siècle après Jésus-Christ, Michel Treguer, tous ses neurones s’échauffant derechef, déduit des constantes d’une pensée celtique supposée être encore la nôtre et discerne même l’émanation de ce qu’il appelle « l’inconscient druidique ». Les Gaulois faisaient-ils commencer l’année en novembre et partageaient-ils l’année entre une saison d’hiver et une saison d’été commençant au 1er mai ? Les douze mois commençaient-ils non à la nouvelle lune mais au premier quartier réalisé ? Autant de secrets à percer : « La raison d’être de ces décalages me paraît découler de cette conception bipolaire inversée de la mesure du temps où les deux forces antagonistes — ténèbres et lumière — s’organisent autour d’un point d’équilibre  et non à partir ou en direction d’un point d’amplitude maximum. » Bref, le Latin aimant la raison raisonnante a su imposer son calendrier si banal (quoique si pratique) mais le Celte à l’âme rêveuse aurait su, lui, partant en tout du point d’équilibre, faire admettre son heureuse vision du monde. Et, donc, le calendrier de Coligny nous laisse entrevoir le secret des Celtes. Que nous apporte-t-il ? Hormis le sentiment d’avoir effleuré un grand vide mystique, à vrai dire, pas grand-chose.

Jean-Louis Rolland, le conteur de Kergrist-Moëlou, évoqué dans La nuit celtique et dans Aborigène occidental, se change en « barde » possédant un trésor prodigieux de contes, dont un conte évoquant la figure mythique de Merlin : un barde conteur ayant subi une véritable « initiation » de la part d’un tisserand dont le nom même, Iwan Floc’h (soit Yves Le Page) semble dégager des effluves sublimes. Le nom du barde est sublime, le petit peuple des campagnes porteur de valeurs mystiques, et voici comment le maître a livré son secret : « Je ne te dirai chacun de mes contes qu’une fois, mais je t’expliquerai d’abord comment les mémoriser. » La technique consistait à les découper au fil de l’écoute en treize chapitres plus ou moins arbitraires repérés par un mot clé.  »  Prodige : le garçon changé en disciple se met à répéter le conte, allongé dans le noir, tel l’ovate sur sa peau de génisse… « Ce n’est pas tout. C’est ici que commence la partie la plus fabuleuse du voyage. Lecteur, tu vas pénétrer dans un monde dont nous avons presque perdu l’entrée. » Le vieux conteur, ayant soudain pris conscience qu’il possède un trésor, se met à le dactylographier avec ses doigts tordus par les rhumatismes. Magie des Celtes, plutôt que d’utiliser un carbone, il recommence à chaque fois la frappe. Cette anecdote, à en croire Michel Treguer, « renvoie à des temps antérieurs à l’invention de Gutenberg et évoque irrésistiblement un épisode peu banal du haut Moyen Âge irlandais, à l’époque où l’écriture se substitue à la parole rythmée ».

Pour avoir connu Jean-Louis Rolland, je peux dire que, contraint de recommencer sans fin des manuscrits que les uns et les autres emportaient en oubliant de les lui restituer, il n’était pas sans éprouver une certaine amertume. L’édition du conte de « Zozebig ha Merlin » nous montre qu’il ne s’agit nullement d’un chef d’œuvre celtique mais une variante du conte-type 502, répandu dans toute la France et aussi bien dans toute l’Europe. Ce qui rendait intéressant le répertoire de Jean-Louis Rolland, qui incarnait la fin de la tradition orale dans le domaine du conte, était qu’il ne faisait pas de distinction entre les contes merveilleux et les histoires de Marius et Olive, qu’il proposait aussi allègrement. Son répertoire s’accorde on ne peut plus mal avec le personnage de barde droit sorti de la nuit des temps qu’il permet de ressusciter, mais peu importe : le calendrier de Coligny, Jean-Louis Rolland, Ossian et la gwerz ont le même usage : distiller une brume euphorisante qui donne l’impression d’avoir humé comme un fumet mystique l’énigme des origines.

Suffit-il de vouloir croire que les textes d’Ossian sont authentiques pour se laisser convaincre de succomber à leurs charmes ? Le chapitre VI de La nuit celtique, « Ossian, un fantôme vivace », semble vouloir nous y inciter en nous donnant à lire une compilation des textes des prestigieux auteurs qui se sont laissés aller à louer, chanter, aduler Ossian. Pour peu que l’on ait parcouru la littérature ossianesque, ce chapitre provoque un sentiment d’indignation car il est, dans son entier, démarqué de la thèse de Paul Van Tieghem. Il est vrai qu’une note de bas de page précise que « sauf indication signalée en note, les textes cités dans ce chapitre ont été récoltés dans le passionnant livre de P. Van Tieghem, Ossian en France (Paris, 1914, Slatkine reprints, Genève, 1967). » Plus hypocritement encore, l’allusion est suivie d’un ajout d’apparence érudite : « Nous nous sommes également appuyés sur un texte qui fait aujourd’hui référence parmi les spécialistes, celui de la conférence prononcée en 1962 à l’université d’Aberdeen (à l’occasion du deux centième anniversaire de la publication de Fingal) par le “lecteur de celtique” Derick Thomson, « “Ossian” Macpherson and the Gaelic World of the Eighteenth Century ». Habile manière habile de travestir l’opération : si la conférence de 1962 occupe dans le volume une place aussi obscure que sa renommée, en revanche, la thèse monumentale de Paul Van Tieghem est, elle, purement et simplement reprise, par pages entières, sans la moindre référence en note de bas de page au volume d’où proviennent les extraits — au contraire, les références sont données aux œuvres elles-mêmes, comme si le compilateur s’était donné la peine de les chercher… « Qu’on ne croie pas ce florilège exhaustif », précise-t-il, modeste. Assurément non, puisqu’il se contente de reprendre, dans le même ordre, mais en coupant, en raboutant des fragments, en modifiant des citations, les textes donnés par Paul Van Tieghem en 1914, et que tout s’arrête à cette date.

N’étant plus de ce monde, l’infortuné professeur Van Tieghem n’était pas en mesure de protester contre l’utilisation de ses recherches — une utilisation réellement scandaleuse, car où l’éminent comparatiste donne à lire des textes qu’il a mis des dizaines d’années à rassembler et qui réellement posent le problème de la supercherie littéraire de Macpherson changée en mythe, La nuit celtique les détourne pour les mettre au service d’un panégyrique en faveur du barde porteur de l’esprit de sa race et donc injustement accusé d’être un faussaire.

Le professeur Guyonvarc’h, quant à lui, indigné de voir ses propres textes exploités sans autorisation, avait exigé qu’on les supprime : il y a donc, sous la même jaquette, deux éditions de La nuit celtique, l’une, rarissime puisque pilonnée par l’éditeur, comportant un montage de traductions publiées en toute illégalité, l’autre, toujours diffusée, comportant des traductions diverses, certaines traductions de l’irlandais ancien ayant été improvisées depuis l’anglais par Michel Treguer lui-même, ce qui suffit à donner une idée de son respect pour les textes [9].


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V. L’ART DU FAUX

 Ce détour par La nuit celtique était indispensable pour comprendre l’arrière-fond idéologique et les méthodes de Michel Treguer. On comprendra désormais pourquoi il dénonce le professeur Guyonvarc’h, laissant accroire que son appui aurait acheté l’indulgence dont je suis supposée avoir fait preuve à son endroit :

« Je suggère à Françoise Morvan de méditer sur le beau rituel juif du Kippour, le pardon annuellement renouvelé, sans lequel il n’est pas de vie sociale possible. Au demeurant, elle n’est pas innaccessible (sic) à ce sentiment puique (sic), à deux reprises au moins dans son livre Le Monde comme si, elle rend hommage au grand celtisant Christian J. Guyonvarc’h qui lui a prêté main forte dans l’un de ses procès, sans relever l’appartenance de l’intérressé (sic) dans sa jeunesse à la formation Waffen SS du Bezen Perrot. Mieux même,  “les lettres de dénonciation” qu’elle dit avoir reçues (je veux bien la croire) sans doute à ce propos (elle ne le dit pas) lui paraissent cette fois “donner plus de valeur” à “l’attestation” du “professeur” et sonner “comme une sorte d’adieu à un monde qui nous a tous réduits, emprisonnés, rabaissés”. Comprenne qui pourra sa virevolte ; mais, sur le fond, ces mots me vont. »

 

Voilà comment le suave Treguer, confit en dévotion, se venge, et non sans dispenser le baume de l’absolution, tout à la fois du professeur Guyonvarc’h, coupable d’avoir obtenu le retrait de La nuit celtique, et de moi-même, coupable d’avoir écrit Le monde comme si.

J’ai, de fait, écrit dans Le monde comme si que j’avais vu avec stupeur des universitaires venir massivement attester en justice dans le cadre du procès que m’intentait mon directeur de thèse, directeur du département de celtique, que les copies d’un certain Joseph Ollivier étaient conformes aux manuscrits de Luzel, et cela sans avoir jamais vu un seul manuscrit de Luzel ou d’Ollivier.

« Le seul enseignant de celtique qui aura le courage de rétablir les faits, c’est le professeur Guyonvarc’h. Les lettres de dénonciation que je n’ai cessé de recevoir depuis ne donnent que plus de valeur à mes yeux à une attestation que je garde, parmi cet épais dossier, comme une sorte d’adieu à un monde qui nous a tous réduits, emprisonnés, rabaissés. »

Telles sont les deux phrases que j’ai écrites.  Il n’y a là aucun hommage rendu à un celtisant, grand ou petit, juste le rappel d’un fait que Michel Treguer prend soin de brouiller, de manière à le rendre incompréhensible, laissant entendre que j’aurais dû rappeler l’enrôlement du professeur Guyonvarc’h au Bezen Perrot, enrôlement dont j’ignorais tout et qu’il a nié farouchement lorsque, suite aux accusations des autonomistes de l’UDB, je l’ai interrogé à ce sujet. Le fait qu’un professeur, sur un point d’érudition pure, ait formulé un jugement strictement scientifique supposait-il que j’aille fouiller son passé ? Revendiquant le droit de rendre hommage au druide Pinault, « cet ancien militaire au destin peu banal », Michel Treguer se garde bien d’évoquer ses liens jamais reniés avec le Bezen Perrot et son activité dans les cercles néonazis… c’était pourtant l’occasion de mettre en relation les recherches sur le calendrier de Coligny et les positions idéologiques revendiquées jusqu’au bout par Georges Pinault : études celtiques et fascisme, un sujet à creuser.

Me voilà donc supposée avoir pratiqué à mon insu le rituel du Kippour, le « sentiment »  du pardon (le rituel étant apparemment considéré comme un sentiment) ayant su me toucher, alors même que je ne vois pas ce que j’aurais pu pardonner puisque je ne savais rien — et l’idée même d’avoir à dispenser mon pardon, surtout en de telles circonstances, me semble du reste incroyable : qui est-il donc, Michel Treguer, pour considérer que les autres attendent son pardon[10] ?  Je suis supposée m’être contredite par une « virevolte » : quelle virevolte ? Mais après le fiel, le miel : cette virevolte a l’heur de lui plaire. « Sur le fond, ces mots me vont », ose-t-il écrire. Quels mots ?  L’allusion à ce « monde qui nous a tous réduits, emprisonnés, rabaissés.  » Oui, ces mots lui vont, il approuve. Ce monde mesquin, étroit, venimeux, avide de prébendes, ranci dans la défense d’une langue fétichisée nous a «  réduits, emprisonnés, rabaissés.  »  Ça lui va, il aime : de fait, il continue.

J’aurais sur chaque passage de son chapitre sur ma personne la même démonstration à faire : c’est bien simple, tout y est faux, et falsifié de manière insidieuse, depuis les moindres détails au sujet de ma grand-mère maternelle qu’il prétend bretonnante jusqu’à mon supposé retour en Bretagne en vue d’écrire une thèse sur Armand Robin, depuis par mes traductions de Synge que j’aurais « truffées de bretonnismes pittoresques », stupide méthode, totalement opposée à mon travail qui visait d’abord à fuir le pittoresque des bretonnismes, jusqu’à la réécriture biaisée de l’affaire Luzel (qu’il baptise Yann-Vari Luzel)… Michel Treguer ne lit pas : il invente ce qui lui passe sous les yeux et ne lui laisse que le souvenir de ce qu’il aurait voulu lire. L’évocation de mon apprentissage du breton — ce qu’il appelle « basculer dans ce trou noir de l’origine » — est un véritable délire sur ma famille supposée professer un « attachement tabou » pour cet « idiome sacré », l’apothéose étant encore la conclusion de ce délire : « Françoise Morvan dit que c’est le désœuvrement et l’ennui que lui valaient ses études de lettres qui la décidèrent à se trouver une occupation. »  Désœuvrement : à dix-neuf ans, quand je me mets à suivre ces cours, je passe mon CAPES, termine ma licence d’anglais et soutiens simultanément mon mémoire de maîtrise sur Armand Robin (préambule à cette fameuse thèse qui aurait justifié mon retour en Bretagne — on se demande bien pourquoi puisque Robin n’y mettait plus les pieds depuis belle lurette), tout en étant, c’est écrit dans Le Monde comme si, « surveillante d’externat, maître d’internat, professeur de dessin, de latin, d’anglais, d’histoire-géographie, d’instruction civique et même de morale et de religion  » — encore ai-je passé sous silence la poterie et les sciences naturelles. Les courses, le ménage, la vaisselle, la Sorbonne, une quarantaine d’heures de cours et de surveillance, le tout en parcourant la campagne autour de Rostrenen au moindre jour de liberté pour trouver une ferme, et, la même année, le stage de CAPES s’ajoutant au reste : j’avais bien besoin, en effet, de me trouver une petite occupation supplémentaire. Le travestissement de mon emploi du temps par Michel Treguer est totalement dénué d’intérêt mais montre ce qu’un esprit faux peut faire d’un texte : « Françoise Morvan dit que c’est le désœuvrement… » Où ai-je parlé de désœuvrement ? J’ai dénoncé « l’imposture des études littéraires » et dit que les cours de breton étaient une manière de fuir la Sorbonne. L’ennui sorbonnicole étant, par la vertu du lieu commun petit-bourgeois, devenu désœuvrement, je suis supposée avoir, dans le vide de mes longs loisirs, senti qu’un « ailleurs m’appelait, encore indistinct », sans doute l’appel de mes gènes vers la langue de leur ethnie. Ce détail permet de me faire dire exactement ce que je n’ai pas dit.

*

VI. PANCELTISME ŒUCUMÉNIQUE

 Même procédé pour l’apologie d’un invraisemblable article publié par Michel Treguer en mai 2000 dans le Peuple breton, magazine de l’Union démocratique bretonne, parti autonomiste qui se proclame de gauche. Cet article, qu’il qualifiait d’« affectueuse prière œcuménique », se terminait par une déploration où, sur l’éternel ton larmoyant du militant breton pleurant misère, Michel Treguer regrettait que « la radio, la télévision publique et l’université » n’aient pas su rendre hommage à (je cite textuellement) « Youenn Drezen, Roparz Hemon, Olier Mordrel, Raymond Delaporte, Xavier de Langlais, Alan Heusaff, Yann Goulet, Alan Al Louarn, Vefa de Belaing, Yvonne Galbrun, Loeiz Andouar, Hervé ar Menn, Yann Kerlann, Frañsez Kervella, Marsel Klerg, Maodez Glanndour, Per Bourdelles, Guillaume Dubourg  ».

Une liste de noms qui, en mai 2000, ne disait sans doute rien à personne… Qui avait lu la presse collaborationniste bretonne à part ceux qui l’avaient, comme Drezen, Hemon, Mordrel, Delaporte, Langlais, Heusaff, Goulet, Louarn et les autres, dont Per Denez, alimentée ? Dix-huit grands oubliés, symbole de la grandeur d’une Bretagne que Michel Treguer aurait voulue « plurielle », rêvant, disait-il, d’unir « tous ceux qu’elle hante, d’Yves Le Berre à Goulven Pennaod, de Françoise Morvan à Per Denez, de Bernard Poignant à Gaël Roblin ». Belle illustration de confusionnisme… Que voulait-elle dire, l’« affectueuse prière œcuménique » ? Que dans le breton, comme dans le cochon, tout est bon : tout se vaut, tout s’équivaut, bombe ou bulletin de vote, respect du texte ou falsification, socialisme ou nazisme, lard ou jambonneau, tout est bien, tout est bon, pourvu que ce soit breton. Mais il y avait cette prodigieuse brochette de militants bretons collaborateurs des nazis, auteurs de textes racistes que j’avais lus et parfois traduits : j’ai trouvé cette énumération si scandaleuse que j’ai décidé d’exercer mon droit de réponse. Ce droit de réponse n’a été publié que tronqué et rendu incompréhensible (l’Union démocratique bretonne pratiquant la démocratie à sa manière) mais je l’ai retrouvé avec une indignation intacte, six ans après, et je ne voudrais pas laisser passer l’occasion d’en citer la conclusion.

«  L’UDB est, à ma connaissance, le seul parti de gauche qui défende des auteurs de textes racistes. Il les défend, il faut le reconnaître, avec un attendrissement dans le jésuitisme qui n’est pas sans rappeler l’éternel Feiz ha Breiz, mais, moi, ce doux éloge de nos chers nazis ne m’émeut pas du tout. Je n’oublie pas ceux qui, autour de moi, ont eu honte de parler breton parce que cette langue était revendiquée par ces fascistes qu’on appelait les « Breiz Atao ». Une Bretagne livrée aux hymnes nationalistes sous les auspices d’un panceltisme œcuménique n’est pas la mienne et je n’en finirai jamais de louer ceux qui ont eu le courage d’entrer en résistance. »

Michel Treguer a changé l’allusion au « panceltisme œcuménique » en « affectueuse prière œcuménique ». Son affection me fait penser à l’onction immuablement souriante des pères jésuites : on vous juge bon pour le bûcher sans cesser de prier pour vous. Une certaine manière de vous pourfendre pour mieux vous absoudre s’inscrit dans cette odieuse tradition. Lorsque Michel Treguer me déclare « aphasique »  au motif que mes parents, Bretons de pure souche, m’ont transmis leur langue maternelle, le français, que je revendique pour mienne, j’ai l’impression d’entrevoir les hideux sourires de l’Inquisition. Élevé en français, Michel Treguer s’imagine avoir retrouvé la langue de ses gènes, le breton unifié, qu’il massacre à plaisir : grand bien lui fasse. Je ne prétends à rien d’autre qu’à écrire de mon mieux ma langue maternelle, qui me semble très bien exprimer mes gènes, sans doute d’abord rebelles aux prières œcuméniques des culs bénits.

Je peux quand même, soyons équitable, remercier Michel Treguer de m’avoir signalé une coquille que je n’ai pas manqué de corriger lors de la réédition du Monde comme si en collection de poche — c’est, au total, la seule erreur que les militants nationalistes, qui ont pourtant passé le livre au peigne fin, ont pu trouver. Mais, bon, j’ai déjà passé un dimanche à rendre compte de ce livre, c’est assez : il a le mérite de montrer sur quel magma idéologique repose l’identité néoceltique que l’on est en train de construire en Bretagne.

  © Françoise Morvan

 


[1] Ou même de simples correcteurs : l’un des développements les plus aberrants est celui qui porte sur les majuscules des noms propres. Hanté par l’obsession de démontrer les souffrances infligées aux Bretons, qu’il assimile perpétuellement aux Juifs, selon la rhétorique odieuse de la victimisation, Michel Treguer écrit : « Avant de poursuivre, réglons d’entrée une question d’orthographe. Je sais, bien sûr, que l’usage en français académique est de réserver la majuscule aux citoyens pourvus d’un État et d’en priver les membres d’une ethnie ou d’un groupe culturel : un Français, mais un juif ou un breton. Je ne puis m’y résoudre, tellement cette pratique vaut soumission aux injustice de l’Histoire. J’écrirai donc les Angles, les Saxons, les Vikings, les Bretons, les Sioux, les Juifs, les Tibétains aussi bien que les Français, les Américains, les Israéliens, les Chinois. On trouvera au chapitre 4 une méditation sur ce sujet… » Le grand rebelle, ignorant le code typographique, décide donc de respecter une règle que l’on est supposé apprendre à l’école primaire… Je note qu’il ne la respecte d’ailleurs pas toujours pour les Juifs, qui ont tendance à perdre leur majuscule dans son livre (voir notamment p. 383, lorsque, tout en niant l’antisémitisme de Roparz Hemon, il associe « les juifs » et le capitalisme, vieux topos d’extrême droite qui semble lui venir naturellement).

[2] http://perso.wanadoo.fr/fanch.broudic/PAJENN/Biblio.nouveautes.html#Anchor_calendar4.

M. Treguer reproche notamment à Fañch Broudic d’avoir mis un terme à une série de portraits télévisés au motif que lui, Treguer, y avait « admis un homme d’extrême droite », un  « ancien militaire au destin peu banal  » qui, s’étant « reconverti dans la langue savante », avait eu le mérite de cosigner un ouvrage sur le calendrier gaulois de Coligny. «  Fallait-il perpétuer la proscription de l’auteur jusqu’à ignorer cet important travail ? Comme les soviétiques, peut-être, qui effaçaient les exclus sur les photos officielles ? »,  demande-t-il, perfide.

Le prétendu « proscrit » est le druide néonazi Georges Pinault, dit Goulven Pennaod, qui se répandait largement dans la presse d’extrême droite. « Ancien militaire », en effet, il avait commencé par vouloir s’enrôler dans les rangs du bezen Perrot, la milice sous uniforme de la Waffen-SS de Célestin Lainé (lequel se servait du calendrier de Coligny pour régler l’emploi du temps du Bezen Perrot). Pinault est toujours resté fidèle à lui-même, se signalant par quelques déclarations fracassantes. Ainsi, en 1973, dans La Bretagne réelle,  écrivait-il : « Nous haïssions la France d’une haine rabique et définitive, le chancelier Adolf Hitler était le plus grand homme et l’exemple du vingtième siècle, le christianisme et les autres juiveries devaient être détruits, l’honneur et les vertus guerrières cultivés, les filles baisées, la racaille éliminée et, finalement, « SS vaincra ». »

Fañch Broudic avait donc bien des raisons de refuser de faire le « portrait littéraire » d’un tel militant (d’ailleurs dénué d’œuvre littéraire : s’agissait-il de faire le portrait du calendrier de Coligny ?). Mais nous ne sommes, hélas, pas au bout de nos surprises : « Si l’accusation est d’une certaine manière cocasse », répond Fañch Broudic, « elle est surtout ignoble et gratuite. Treguer a tourné ce portrait comme il le voulait, et aucune censure n’en a interdit la diffusion sur les antennes de la télévision régionale le 16 janvier 1998. »

On est en droit de ne pas juger cocasse le fait que FR3 ait rendu hommage à ce militant.

Fañch Broudic, qui depuis, a été invité par Michel Treguer à la librairie Dialogues et a supprimé cet article de son site, n’ignorait pas l’itinéraire de Pinault puisqu’il l’évoque à l’occasion de sa disparition sur ce même site (en passant sous silence ses liens avec le Bezen Perrot et sa condamnation à la Libération).

[3] http://le-grib.com/litterature/hemon-treguer-meme-combat/

 [4] Maurice, dit Morvan Marchal, fondateur du journal Breiz Atao et inventeur du drapeau breton fut l’auteur de textes racistes (ce qui n’a rien d’étonnant puisque Breiz Atao  dès son premier numéro se vouait à la défense de la « race bretonne »). Michel Treguer clôt le chapitre qu’il a cru devoir me consacrer par un éloge conjoint du drapeau et de son inventeur en concédant que ce dernier, « fédéraliste et de gauche jusqu’en 1942, a soudain produit à cette date des écrits racistes. »

On a là une illustration intéressante de sa méthode : dans Le monde comme si, ouvrage qui lui a déplu, ce dont je m’honore, je signale que Morvan Marchal, dès 1931, par l’intermédiaire de son journal La Bretagne fédérale, défend la croix gammée comme insigne de l’antisémitisme et donc, à ce titre, digne d’être portée. Il n’y a jamais eu de bons fédéralistes de gauche contre les mauvais nationalistes nazis : les uns et les autres pratiquent le double jeu habituel du mouvement breton.

Alors que les faits sont établis, les dates données et que le chapitre à ce sujet ne laisse aucune place au doute, aller prétendre que Marchal s’est soudain mis, piqué par on ne sait quelle mouche, à produire des textes racistes en 1942, c’est pratiquer un confusionnisme qui permet surtout d’aveugler le lecteur sur l’idéologie de Marchal et de Breiz Atao. Or, Breiz Atao a offert son socle idéologique au mouvement breton.

[5] http://le-grib.com/politique/patrick-le-lay-nationaliste-breton/

[6] Le Monde comme si, Babel-Actes Sud, p. 202.

[7] Et l’on se souviendra peut-être que Roparz Hemon était désigné en 1944 pour recevoir le Prix Ossian, fondé par un officier de l’Abwehr.

[8] Rappelons que Guillaume-René Kerambrun (1813-1852), embauché par le juge Penguern pour collecter des chansons populaires dans les campagnes, en a fabriqué un certain nombre dans le but de faire plaisir à son commanditaire, consterné de ne jamais trouver (et pour cause) des chants aussi  parfaits que ceux du Barzaz Breiz.

 Luzel s’est longuement expliqué sur ces pastiches lorsque l’historien La Borderie a lancé une polémique à ce sujet. Qu’un historien nationaliste, qui s’était servi de ces chants comme de documents fiables, ait affirmé, contre toute évidence, que ces chants étaient authentiques, cela peut encore se comprendre. Les donner pour tels aujourd’hui ne relève que d’un irrépressible désir de croire aux vessies pour en faire des lanternes.

[9] La nuit celtique, 1996, ISBN 2-908021-76-5. La nuit celtique, 1997, ISBN 2-84362-002-3.

[10] Le passage le plus invraisemblable du livre est sa conclusion : sous le titre « Ceux qui sont morts », Michel Treguer évoque, comme du bout des lèvres, la presse bretonne de la collaboration. « On peut y trouver, me dit-on, des écrits antisémites portant des signatures de créateurs authentiques et par ailleurs bienveillants »  Le « me dit-on » est d’une hypocrisie remarquable : il a pu lire dans Le  monde comme si  la traduction que j’ai donnée de textes antisémites révoltants mais son œil a dû glisser ; ce n’est que par ouï dire qu’il a su que des « créateurs authentiques » et « par ailleurs  bienveillants » (le fasciste ne peut-il être d’une urbanité parfaite ?)  auraient pu, qui sait, signer des textes antisémites. Chose regrettable, il en convient —mais, ça ne fait rien, « les écrivains rassemblés autour de Roparz Hemon ont sauvé notre culture ». Notre culture ? Quelle culture ? L’héritage des fascistes de Breiz Atao ? Le journal Arvor et le poste de Roazon Breiz confié par les nazis à Roparz Hemon ? Oui. « Il reste vrai que tandis que naissaient à Rennes, pour la première fois dans l’histoire, des journaux et des émissions de radio en breton, à Auschwitz, à Dachau, des hommes et des femmes et des petits enfants partaient en fumée, désignés aux bourreaux par leur culture interdite. » Leur culture interdite ! Treguer ose reprendre l’amalgame : génocide culturel = shoah.  Et de conclure : « Au nom de mes rêves, en lieu et place de mes aînés qui ne l’ont pas fait, je demande pardon à ceux qui sont morts. » Ce sont les derniers mots de ce livre. L’indécence est parfois plus insupportable que l’ignominie.