Nouvelles attaques contre la Résistance : Mervin

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Des lecteurs risquant de se laisser abuser, il importe de les mettre en garde contre un livre diffusé par la Coop Breizh. Pur produit de l’idéologie nationaliste, et visant à minimiser les crimes des autonomistes engagés dans la collaboration avec les nazis, ce livre, intitulé Le joli mois de mai 1944, dénonce la Résistance à partir de documents d’archives apparemment fiables mais donnés hors contexte et interprétés de manière tendancieuse.

Son auteur, Yves Mervin, avait déjà publié aux éditions nationalistes Yoran Embanner un essai intitulé Arthur et David, à la gloire de Roparz Hemon et autres militants bretons.  Il le prolonge à partir d’une thèse simple : les gaullistes étaient des incapables, les communistes des bandits, et les pauvres Bretons ont plus souffert de la Résistance que des Allemands.

Exception à la règle, il y avait tout de même, selon lui, un bon résistant, Georges Ollitrault, et de vaillants FTP, ses camarades de la compagnie Tito. Le livre se termine d’ailleurs par la rencontre chez l’auteur de Georges Ollitrault et d’un milicien du Bezen Perrot (qu’il dissimule sous un nom de code comme dans un mauvais roman d’espionnage).

Le maquisard et le milicien se congratulent mutuellement, fiers de leur « capacité de s’engager pour une cause ». Engagement sous uniforme SS et engagement dans la Résistance se valent : le tout est de s’engager.

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On pourrait penser qu’attirer l’attention sur un livre confus, prolixe, criblé de fautes d’orthographe et de fautes de style est lui accorder une importance qu’il ne mérite pas. Ce serait une erreur car, d’ores et déjà, de nombreux sites nationalistes le promeuvent et diffusent des informations en voie d’être reprises aveuglément par les médias large ouverts aux thèses régionalistes.

Dans la mesure où une bonne partie de ce livre consiste à reprendre les faits que j’ai établis, non sans peine, en écrivant Miliciens contre maquisards, il m’est possible de montrer avec quelle malhonnêteté procède l’auteur.

Je me bornerai à quelques exemples parlants, je l’espère, même pour des personnes qui n’auraient aucune connaissance du sujet, en m’efforçant chaque fois de mettre en lumière la méthode employée.

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1. Des faits falsifiés par suppression du contexte

L’une des thèses essentielles de ce livre, comme du précédent, Arthur et David, est que l’abbé Jean-Marie Perrot, militant nationaliste breton, innocente victime de la Résistance, fut l’un des grands martyrs de la Bretagne.

J’ai consacré un chapitre à cet abbé, engagé dans la collaboration avec les nazis au point de se livrer à des dénonciations, et ces dénonciations conservées aux archives ont été citées par l’historien autonomiste Kristian Hamon. L’exécution de l’abbé Perrot, le 12 décembre 1943, est à placer dans ce contexte.

Dès lors que les délations sont supprimées et l’abbé Perrot  présenté comme un bon prêtre hébergeur de résistants, son exécution devient un crime — et pourquoi pas un « crime contre l’humanité », comme l’assure le préfacier de l’essai de Kristian Hamon sur le Bezen Perrot.

 

2. Des faits falsifiés par suppression d’éléments essentiels à leur compréhension

Une autre thèse essentielle du livre est la présence d’un groupe de maquisards exemplaires, à savoir la compagnie Tito, combattant les exactions commises à tout moment à partir de mai 44 par la Résistance en Centre-Bretagne.

Le problème est que bon nombre de ces exactions furent le fait de la compagnie Tito, ce qui est d’ailleurs l’un des fils directeurs de Miliciens contre maquisards : comment la Résistance bretonne, persécutée au nom de la Bretagne par des miliciens, a été trahie de l’intérieur par certains maquisards.

L’une des obsessions de l’auteur est la découverte d’un second martyr de la Résistance en Bretagne, à savoir le maire de Glomel, Jean-Louis Croizer — un bon maire, à l’en croire, pétainiste sans doute, mais soucieux du bien-être de la population. Comment expliquer ce meurtre ? Le rôle accablant de l’Office central agricole de Landerneau étant totalement passé sous silence, nulle explication à cette haine incompréhensible. L’assassin est connu — Masson dit « Mataf ». Le chef du maquis de Rostrenen, Marcel Le Madec, avait demandé à la compagnie Tito un homme pour encadrer ses troupes. C’est « Mataf » qui fut délégué avec cinq maquisards.

Les exécutions assimilées à des crimes crapuleux sont dénoncées mais le fait qu’elles soient dues à la compagnie Tito se perd dans le flou. Ainsi la Résistance dans son ensemble se trouve-t-elle assumer les exactions de ceux qui la trahissaient. Je rappelle que l’inspecteur Rudolph de la Gestapo de Saint-Brieuc avait dans la compagnie Tito des « indicateurs à sa solde », comme l’indiquait le gendarme pétainiste Flambard (Miliciens contre maquisards, réédition, p. 399).

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3. Des faits falsifiés par trahison du sens

Des résistants, très âgés maintenant, m’ont donné leur témoignage. Au nombre des témoignages les plus précieux, je compte celui de Marcel Menou, menuisier à Saint-Nicolas-du-Pélem, un homme d’une grande droiture et qui est resté fidèle à son idéal de résistant. Lorsque je l’ai interrogé, Marcel Menou m’a expliqué qu’il avait été pris dans la rafle du 11 juillet 44, en même temps que Guillaume Le Bris, mais que ce dernier n’était pas prisonnier comme les autres : il allait et venait avec l’accord des Allemands…

Ce témoignage devient, tel qu’interprété par Y. Mervin :

« Le témoignage de Marcel Menou atteste surtout que Guillaume Le Bris a bien été arrêté et est resté du 11 au 16 juillet 1944 dans la cave Souriman à Bourbriac. »

 Non, il n’est pas resté du 11 au 16 juillet dans la cave Souriman vu qu’il circulait librement depuis au moins le 12 juillet et venait seulement dormir le soir dans la cave.

Ainsi fait-on dire à Marcel Menou le contraire de ce qu’il a dit.

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3. Des faits falsifiés par simple suppression

Je me bornerai, là encore, à un exemple : le traitement d’un fait particulièrement problématique, à savoir l’attaque à main armée du marchand de tissu de Bourbriac par Georges Ollitrault et des membres de l’ex-compagnie Tito, le 28 octobre 1945.

J’ai tenu à faire part à Georges Ollitrault de mes interrogations à ce sujet mais il s’est contenté, avec urbanité, de nier les faits (que je rapporte, p. 332-4 de l’édition de poche de Miliciens contre maquisards).

Il s’agit là d’un fait essentiel puisque c’est en bonne partie en raison de cette attaque à main armée que l’un des principaux adversaires de la Résistance, l’adjudant Flambard, a réussi à faire passer sa lutte contre la Résistance pour une lutte méritoire contre des pillards.

Je me suis efforcée de démontrer aussi précisément que possible ce que j’avais découvert au cours de mes recherches sur la rafle du 11 juillet, à savoir le fait que la Résistance, si fragile, était trahie de l’intérieur et discréditée par certains de ceux qui se réclamaient d’elle. Cet épisode réduit à néant la pseudo-démonstration d’Yves Mervin selon laquelle l’héroïque compagnie Tito aurait mené un juste combat en dépit des gaullistes et des communistes : l’attaque à main armée a, bien au contraire, provoqué l’indignation des résistants (en témoignent des articles virulents) et a permis au tribunal de faire preuve à l’égard de Flambard d’une indulgence qui a provoqué une indignation plus grande encore.  Ces faits dérangent : ils passent à la trappe.

On ne s’étonnera pas d’apprendre que l’auteur a été invité par la Fondation Fouéré à présenter son œuvre à l’endroit même où, l’an passé, en dépit des menaces des identitaires et autres militants nationalistes d’extrême droite, l’ANACR, la LP et la LDH m’avaient proposé d’ouvrir le débat interdit au sujet de Miliciens contre maquisards. Yann Fouéré, agent de la Gestapo SR 715, bénéficie, en effet, d’une fondation chargée de diffuser ses idées…

Le combat ethniste trouve avec cette version de l’histoire de la Résistance le complément de l’histoire de la Bretagne en bandes dessinées de Secher et Le Honzec sponsorisée et distribuée par le patronat breton regroupé à l’Institut de Locarn. Il s’agit bel et bien d’une arme destinée à banaliser les thèses des autonomistes : la France est considérée comme puissance occupante en Bretagne (p. 466) ; de courageux terroristes merveilleusement « respectueux de la vie humaine », depuis Gwenn-ha-du jusqu’au FLB, ont eu le mérite d’œuvrer à la véritable libération des Bretons (p. 471) ; sous l’Occupation, quelques-uns, c’est vrai, se sont engagés aux côté des nazis mais c’était à cause des «  actions de la Résistance » et, en fin de compte, il y eut en tout et pour tout parmi eux « un ou deux féroces tortionnaires de leurs compatriotes » (p. 471). Les criminels furent les résistants (p. 472).

Un ou deux tortionnaires au nombre des miliciens bretons sous uniforme SS : le mensonge est à l’image de ce livre impudent.

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Pour ceux qu’intéresse la vision politique qu’il sert, je ne peux que leur conseiller de visiter le site du cercle Pierre Landais fondé par Y. Mervin , site qui se présente comme en relation avec celui de l’Institut de Locarn : on y verra le futur gouvernement de la Bretagne, et l’on pourra s’assurer que la réécriture de l’histoire par les nationalistes bretons relève d’un projet concerté en relation avec des lobbies ultralibéraux européens et américains.

Ce livre qui banalise les vieux thèmes de l’extrême droite nationaliste n’est nullement l’expression de l’idéologie d’un infime groupuscule indépendantiste mais une arme au service d’un projet politique appuyé par le patronat breton le plus puissant. Haine de la Résistance, haine de la Révolution française, haine de l’héritage républicain : rien que de banal dès lors qu’il s’agit de faire de la Bretagne une eurorégion enfin libérée de la France et de ses odieux combats.

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 © Françoise Morvan

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NB : Pour Yves Mervin, un SS n’est pas un nazi : lire  ses commentaires au sujet de Louis Feutren, membre du Bezen Perrot et, en tant que tel, de la Waffen SS [NB : ses commentaires ont été supprimés — mesure de prudence ?].

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Suite à la parution du nouveau livre de cet auteur, livre également diffusé par la Coop Breizh, qui mène une intense campagne de promotion auprès des libraires, nous vous invitons à lire l’argumentation en réponse publiée sur le site de Françoise Morvan sous le titre Mervin retour en pire.

Mervin : retour en pire

 

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