Le breton ou la fabrique d’une langue identitaire

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Alors qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale les Bretons ont massivement abandonné la transmission de la langue bretonne parlée, en sorte que le nombre de bretonnants (c’est-à-dire de personnes qui parlent breton) s’amenuise inéluctablement par suite de la disparition des locuteurs âgés, depuis quelques années, les élus régionaux de tous bords relayent le discours nationaliste sur la perte de la langue et la nécessité de sauver coûte que coûte le breton comme marqueur identitaire. Sans langue bretonne, pas de peuple breton, et sans peuple breton, pas de légitimité des projets autonomistes. Or, ces projets autonomistes auxquels les Bretons n’accordent que peu d’intérêt (à en croire le résultat des urnes) sont à présent pris en charge par un puissant lobby patronal breton — lequel estime avoir tout intérêt à se débarrasser des lois pesantes de la République et promouvoir le droit de « décider au pays » en faisant de la Bretagne une ethnorégion indépendante dans le cadre d’une Europe libérée des États-nations.

Impossible de comprendre l’étrange statut accordé à une langue que les Bretons ont cessé de transmettre (sans voir là la moindre trahison) si l’on ignore de quoi elle est devenue l’enjeu. Tant que le breton était la langue du peuple, il n’intéressait personne ; dans l’entre-deux-guerres, les militants nationalistes de Breiz Atao, Roparz Hemon en tête, en ont fait l’objet de leur combat, mais en professant le plus grand mépris pour le breton populaire[1]. C’est, au demeurant, ce qui a détourné les bretonnants de l’apprentissage de ce qui leur était présenté sous la forme d’une novlangue épurée, celtisée, qui leur restait au total, incompréhensible. La collusion de ces militants avec les nazis a également contribué au discrédit jeté sur le breton. Quoi qu’il en soit, la langue vivante est vouée à disparaître avec les derniers locuteurs natifs (d’après le sociologue Fañch Broudic ils seraient 12 000 de 12 à 40 ans — en-dessous de 12 ans, les chiffres ne donnent rien). Mais, dans le même temps, elle est remplacée par la novlangue donnée pour langue officielle de la Bretagne et imposée partout, à grands frais. Dès lors qu’il s’agit d’en faire la langue d’élites urbanisées, le breton surunifié[2] est le produit appelé pour langue de la nation à faire advenir sur le territoire de la « Bretagne historique » ou, pour reprendre la terminologie du lobby patronal breton, de « l’Armorique ».

Ce tour de passe-passe s’explique par un projet politique longtemps tenu dans l’ombre et qui est apparu au grand jour, sans toutefois être vraiment compris, lors de la pseudo-révolte des Bonnets rouges. Créé en 1991, l’Institut de Locarn, à l’origine de l’association Produit en Bretagne (et aussi à l’origine de la lutte contre l’écotaxe qui a dégénéré en pseudo-révolte identitaire, amenant patrons et ouvriers à défiler affublés de bonnets rouges), fédère des chefs d’entreprise autour de Jean-Pierre Le Roch, PDG d’Intermarché, et d’Alain Glon, ex-PDG de Glon-Sanders : tous communient dans le culte de l’identitaire breton à promouvoir par le drapeau, l’hymne national, le bagad, le festival et le breton surunifié. Si, jusqu’en 2004, une opposition semblait pouvoir se faire jour dans les rangs de la gauche, à partir du moment où le socialiste Jean-Yves Le Drian a élu à la tête du conseil régional, cette opposition a été réduite au silence. Le fait d’introduire les autonomistes de l’UDB au conseil régional et de confier une vice-présidence aux langues de Bretagne à la militante nationaliste Lena Louarn était en soi un choix politique décisif[3]. Deux ans après, levant toute ambiguïté, Jean-Yves Le Drian est allé présenter son programme à l’Institut de Locarn.

Le modèle donné étant celui de la Catalogne et de l’Écosse, on conçoit que le breton soit un élément essentiel du décor à mettre en place pour convaincre les Bretons d’oser enfin être bretons (comme l’écrit Jean-Yves Le Drian en préface à l’essai de Jean-Michel Le Boulanger, vice-président du conseil régional en charge de la Culture, Être breton ? ­ — et ce, sur le mode de l’invocation : « Osons, osons être Bretons. »). L’allégeance des élus au lobby patronal étant célébrée en permanence par les médias régionaux (membres de Produit en Bretagne), l’injonction d’avoir à être breton est devenue constante, et doublée de réalisations destinées à mettre en œuvre la fabrique identitaire. Nous te ferons, Bretagne !  Le mot d’ordre du poète nationaliste Xavier Grall repris par Jean-Yves Le Drian est un appel à l’autonomie, stade préalable de l’indépendance. C’est dans ce contexte que s’inscrit la défense et la promotion du breton ou plutôt d’un certain breton, à imposer comme langue identitaire.

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LE RÈGNE DE L’ETHNIE

La caractéristique principale du breton est, en somme, d’être une langue que les Bretons ne parlent pas : d’une part, les locuteurs natifs disparaissent du fait de leur âge, comme on l’a vu, les occasions de parler sont de plus en plus rares et la langue est de plus en plus pauvre ; d’autre part, le breton n’a jamais été parlé qu’à l’ouest de la péninsule (et pas partout, notamment peu dans les villes) alors qu’à l’est, sur la majeure partie du territoire, était parlé un dialecte français, le gallo.  

Cependant, les militants nationalistes ont toujours eu pour but de faire du breton la langue de la nation, ce qui supposait de l’imposer sur l’ensemble du territoire ; ce projet, qui semblait farcesque à l’ensemble des Bretons, gallos ou pas, est à présent repris par les pouvoirs publics qui entendent faire enseigner le breton de Nantes à Brest. De même, la signalétique bilingue breton/français est-elle imposée en Bretagne gallèse où l’on n’a jamais parlé breton : une structure officielle, elle aussi présidée par Lena Louarn, l’Office de la langue bretonne, fabrique ainsi les noms de lieux supposément historiques[4]. Quelques autochtones ont protesté contre cette violence toponymique, mais sans être entendus : il leur a été opposé le fait que le breton est, plus qu’une langue, un marqueur identitaire bon pour le tourisme.

Sous l’alibi touristique se cache un projet politique qui n’apparaît jamais et qui est pourtant la source et le but de ce dispositif : procéder à une bretonnisation du territoire —  c’est-à-dire, plus précisément, à une celtisation à marche forcée de la région, le breton étant présenté comme « la dernière langue celtique du continent », porteuse donc du mystère des origines et des valeurs ancestrales des Celtes. En effet, à en croire, par exemple, Alan Stivell, la musique et l’art celtiques se caractérisent, comme la langue, par le « tuilage », émanation de l’âme celtique où tout est mouvant et non sèchement rationnel — le français étant, lui, qualifié de langue cartésienne. Les mutations consonantiques du breton et le kan ha diskan relèveraient d’une « forme de pensée particulière ». « Quand quelqu’un crée un kan ha diskan… c’est comme s’il avait un pied dans le néolithique et un pied dans le monde contemporain », explique-t-il[5]. Les Bretons sont donc considérés comme ethniquement proches des autres Celtes et nativement voués à retrouver leur indépendance, comme les Écossais, les Irlandais, les Gallois, contre la latinité…

Ce discours, qui ne fait que reprendre celui des nationalistes de Breiz Atao (naturellement amenés à la collaboration avec les nazis dès les années 30 puisque inspirés par une idéologie raciste opposant la Bretagne celte à la France républicaine, « enjuivée », métissée, héritière de l’esprit des Lumières), est celui qui légitime l’ethnicisation de la Bretagne sur base celtique — une base celtique fantasmée mise au point depuis le XIXe siècle par bardes, druides et ovates, inspirant déjà les délires celtomaniaques du Barzaz Breiz et produisant tout un kit identitaire à base de spirales, de cornemuses et de bagadou supposés définir l’idiosyncrasie des autochtones.

Auteur d’une thèse sur l’identité bretonne (thèse concluant que le seul trait distinctif de cette identité est une nette prédilection pour le beurre salé), le sociologue autonomiste Ronan Le Coadic, qui dirige le laboratoire ERMINE (Équipe de recherche sur les minorités nationales et les ethnicités) fondé en 2004 est aussi le président du CAPES de breton. Cette année, une agrégation de breton a été créée, ultime legs de François Hollande, avec au programme un sujet qui a fait les beaux jours des polémistes antirépublicains, à savoir le rôle de la Révolution française dans l’éradication des langues minoritaires (on trouve aussi au programme deux collaborateurs des nazis, Loeiz Herrieu et Youenn Drezen, ainsi qu’un lot de poètes engagés dans le « combat breton »). Le niveau des candidats au CAPES était tellement faible que tous les postes ne pouvaient pas toujours être pourvus[6] ; l’agrégation apporte une nouvelle occasion de propagande ainsi officialisée. On voit mal comment un candidat pourrait oser faire preuve d’esprit critique.

Le but poursuivi n’est pas d’enseigner les « langues de Bretagne » (vu qu’il n’y a ni CAPES ni agrégation de gallo), mais, bien au contraire, comme on l’a vu, de faire du breton une langue ethnique, entièrement revue et corrigée à partir de racines celtiques incompréhensibles au locuteur natif. Le breton, constitué en bonne partie de termes d’origine romane, s’est, de longue date, caractérisé par le recours à des termes français acclimatés tels quels ou modifiés : les militants nationalistes n’ont eu de cesse depuis le XIXe siècle de traquer les mots français et d’épurer la langue en la celtisant. Le résultat est un sabir incompréhensible aux bretonnants de naissance, sabir d’autant plus étrange que prononcé avec l’accent français.

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LE RÈGNE DU DRAPEAU

La soumission de la langue parlée à ce sabir serait désastreuse s’il s’agissait de permettre à des locuteurs natifs de lire et d’écrire leur langue — ce qui était le but poursuivi par les militants qui ont été, en 1951, à l’origine de la loi Deixonne autorisant l’enseignement de langues régionales, et l’on pourra lire à ce sujet l’article éclairant d’Yves Le Berre et Jean Le Dû, « Devoir et nécessité : à quoi sert le breton à ceux qui le parlent ? »[7]. À l’époque, et durant de longues années, les partisans de l’enseignement du breton parlé ont mené combat contre les nationalistes héritiers de la collaboration (et partisans du breton surunifié). Juste combat, mais qui s’est heurté, d’une part, à la disparition des bretonnants de naissance, et, d’autre part, à la prise de contrôle des institutions par les nationalistes.

Dès lors que le but est d’enseigner une langue normalisée à des enfants qui n’ont, hors de l’école, aucune occasion d’entendre parler breton, le breton surunifié est tout à fait adéquat. Des néobretonnants sont formés en six mois par le conseil régional pour enseigner cette langue. Libre à eux ensuite s’ils le souhaitent d’aller à la recherche des autochtones pour donner une coloration à leur breton — sachant que les autochtones bretonnants sont de moins en moins nombreux, au point qu’une militante comme Rozenn Milin (qui avait pris la direction de la chaîne de Patrick Le Lay, TV Breizh) se consacre actuellement à enregistrer les rares bretonnants capables de parler ce qu’elle appelle « une langue pure ». « Apprendre le breton, c’est bien. Mais aujourd’hui, on ne peut quasiment plus affiner ses connaissances ni découvrir la consistance d’une langue en immersion, comme c’était encore le cas dans les années 1980. À cette époque-là, quelques semaines passées dans une ferme permettaient de pratiquer le vrai breton. “Des ponts entre les générations existaient. Ils sont de plus en plus rares aujourd’hui”, poursuit Rozenn Milin[8]. »

Il n’était pas rare jusqu’à une date récente d’entendre des militants nationalistes se réjouir (dans la pure tradition hemonienne) de la disparition des derniers bretonnants de naissance. Il semble qu’à présent certains d’entre eux se soucient à titre patrimonial de conserver des traces du breton parlé —mais il ne s’agit là que d’une démarche minoritaire, les institutions étant contrôlées par les militants de la mouvance nationaliste. Nombre de défenseurs du breton parlé se heurtent à un refus de toute aide, quand l’argent coule à flots pour certains projets : bien que le nombre de jeunes parlant breton soit dérisoire, il s’agit de laisser accroire que l’on sauvera la langue par l’enseignement, le panneau routier, l’exhibition de termes bretons en tous lieux, notamment les supermarchés où tout un business breton se développe à partir d’objets identitaires made in China, c’est-à-dire de produits dérivés du drapeau dit gwenn-ha-du inventé par un militant nationaliste qui fut aussi un druide raciste condamné à la Libération ; la langue bretonne devient, somme toute, l’expansion du drapeau. La connaissance du breton sert à donner des postes à des néobretonnants qui, à leur tour, assurent la présence du néobreton sur le territoire de la future nation. La « réunification », qui permettrait à Nantes de rejoindre « le giron » (tel est le terme employé) de la « Bretagne historique » est un corollaire de la revendication linguistique.  Au demeurant, la campagne 2017 pour la promotion du breton (campagne labellisée Breizhattitude) montre une jeune femme à la langue remplacée par un drapeau breton : la Breizhattitude consiste, tel le croyant à l’autel, à recevoir la nation sur la langue comme le corps du Christ afin d’intégrer le règne de la foi. 

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LE RÈGNE DE LA FOI

La chanteuse militante Nolwenn Korbel a cet aveu involontaire : « Je crains qu’un jour vienne où le pays aura encore une signalisation bilingue, des panneaux avec des noms de lieux en breton, mais plus personne pour les comprendre. C’est d’ailleurs déjà beaucoup le cas[9] » De fait, non seulement les Bretons restent perplexes devant les noms attribués aux lieux-dits mais ils sont souvent incapables de les prononcer correctement car l’orthographe surunifiée ne correspond pas à la prononciation (le g final est particulièrement fatal). Beaucoup s’imaginent qu’on leur donne là le « vrai nom », issu des origines, et jusqu’alors ignoré de tous… d’autres protestent, mais en vain.

Le but n’est pas de « sauver le breton », car les militants eux-mêmes savent que ne sera sauvée qu’une novlangue enseignée à quelques milliers d’élèves et non « le vrai breton », mais, ce faisant, de sauver ce que les Bretons doivent considérer comme la « base intime de leur identité », d’après le député de droite Marc Le Fur : « Même si les gens ne comprennent pas une langue », ça ne fait rien, « elle fait partie de leur patrimoine ». C’est un « élément affectif » « plus important que tout le reste » « parce qu’on ne vit pas que de bulletins de paie [10]».

On ne vit pas que de bulletins de paie mais on paie très cher pour mener à bien cette opération : d’après Fañch Broudic, « l’enseignement du et en breton mobilise aujourd’hui des moyens humains, matériels et intellectuels considérables : il représente ainsi un total de 713,5 postes d’enseignants ETP sur l’Académie de Rennes.En 2009-2010, l’Éducation nationale consacrait un budget de 23 millions d’euros à l’enseignement du et en breton. Pour la région Bretagne c’est 2,5 millions d’euros en 2010, et pour un département comme le Finistère c’est 1,7 million d’euros[11]. » En 2006, le site du conseil régional annonçait un budget de 5 566 000 euros, en 2015 de 7 300 000 euros pour les « langues de Bretagne » (le gallo étant réduit à la portion congrue). Cela n’empêche pas les accusations de génocide culturel portées contre le « pouvoir jacobin » de proliférer, bien au contraire : actuellement, les nationalistes demandent la délégation de l’enseignement des langues à la région Bretagne, avec le budget à l’appui.

Or, ces nationalistes ne sont plus seulement les militants de l’UDB entrés au Conseil régional à la suite du socialiste Le Drian (ou les partis indépendantistes qui, pour le moment, obtiennent encore des scores dérisoires aux élections) mais les élus en charge des langues de Bretagne et de la Culture. Ainsi Jean-Michel Le Boulanger estime-t-il que l’État devrait se contenter d’exercer les fonctions régaliennes, laissant le reste à la Bretagne, ce qui est très exactement tout à la fois le programme des autonomistes et le programme du lobby patronal de l’Institut de Locarn. Le socialiste Jean-Jacques Urvoas prône l’instauration d’un parlement de Bretagne. Les autonomistes, comme on l’a vu en Catalogne, et comme le disait le maître à penser de l’autonomisme breton, Yann Fouéré, préparent l’indépendance… et l’on ne peut ignorer que, naguère encore, les indépendantistes catalans n’obtenaient que 12% aux élections. Or, le journal Bretons qui semble la pure émanation de l’idéologie de Locarn produisait un sondage (curieusement organisé) selon lequel 18% des Bretons seraient indépendantistes. La défense du breton, « ultime langue celtique du continent », s’inscrit d’abord et avant tout dans un projet politique.

Après avoir défendu l’identité spécifique des Bretons grâce à la langue, à la musique et à l’art, Alan Stivell a, lui aussi, cet aveu : « Bien sûr, il est légitime de se demander ce qui reste de tout cela à présent… comment on se raccorde à l’art de la Tène, etc. D’une certaine manière, si on est objectif, on doit bien dire qu’aujourd’hui nous sommes tous culturellement franco-bretons, et dans ce métissage c’est malheureusement le côté français qui l’emporte de loinNous vivons donc maintenant une bretonnité homéopathique mais tant qu’elle existe, on peut s’y raccrocher, même si elle est très light [12]». C’est sur cette base que s’inscrivent les discours triomphalistes sur l’avenir du breton, mais aussi les discours victimaires qui ne cessent de proliférer, alimentant une propagande antifrançaise, antirépublicaine, à relents ethnistes. Tout un petit personnel d’écrivains bretons, de fabricants d’objets identitaires, d’artistes régionaux, de musiciens profitant à des degrés divers de la vogue celtique se trouve ainsi mobilisable à chaque occasion pour témoigner de la douloureuse « castration linguistique » (qu’ils n’ont pas subie puisqu’ils ont été élevés en français mais qu’ils présentent néanmoins comme une blessure identitaire, même s’ils ont appris le breton en toute liberté par la suite, comme Ronan Le Coadic, ou s’ils ont fait le choix de ne pas l’apprendre, comme la romancière Irène Frain ou son collègue Yann Queffélec). Ce dernier est généralement le plus virulent. Ainsi déclare-t-il à Rozenn Milin : « La France s’est extrêmement mal comportée avec la Bretagne en la privant de sa langue maternelle. Parce que quand on touche à la langue maternelle, on touche à sa dignité, on touche à sa liberté. En deux mots, on cherche à la tuer. Donc la France a voulu anéantir la nation et la civilisation bretonnes à travers la confiscation de sa langue depuis deux siècles. C’est un crime très grave de la part d’un pays qui s’affirme lui-même comme étant le pays des droits de l’homme et de la liberté[13]. »  Son père, le romancier Henri Queffélec, tenait des propos bien différents sur le sujet — il est vrai qu’il avait commis le crime très grave de ne pas l’avoir élevé en breton.

De temps à autre, de plus en plus rarement, quelques voix perdues au milieu du concert triomphal de la bretonnitude militante parviennent à se faire entendre — ainsi Jean Le Dû et Yves Le Berre, en conclusion de l’article déjà cité sur l’usage du breton : « Est-il raisonnable de dire que le breton actuellement existe dans un monde virtuel, qu’il a pour principale fonction de distinguer la Région Bretagne de ses voisines par son originalité linguistique ? Les 97,5% de jeunes qui n’ont aucun contact avec le breton scolaire ignorent tout de la langue, jusqu’au nom du pain. »

Il n’est assurément pas raisonnable de le dire, mais le fait est que, si déraisonnable soit-elle, telle est la croyance désormais promue, et promue avec une telle force que ces observations de bon sens restent inaudibles dans le tohu-bohu de la propagande régnante. Il est désormais admis que le breton est la langue d’une région « à identité forte » contre ses voisines « à identité faible » (et l’on se hâte de dauber sur l’absence d’identité des pays de la Loire, tout en exigeant le rappel de ces régions démunies dans le vaste sein de la mère patrie). Oser faire entendre une voix dissidente revient d’ailleurs à provoquer de tels déferlements de haine que les esprits critiques se taisent, préférant laisser se dérouler le cirque identitaire plutôt que de se voir traiter d’« antibretons », de « jacobins » et autres invectives pouvant d’ailleurs aller jusqu’à des menaces de mort ou l’envoi de cercueils (vieille tradition, qui valut à l’un des meilleurs spécialistes du breton, le chanoine François Falc’hun, de se sentir durablement persécuté). La caractéristique première des défenseurs du breton étant d’instaurer une terreur efficace, la censure est à peu près totale et le consensus hermétique.

La « bretonnité light » a besoin du breton comme la nation a besoin de drapeau. Qu’on le veuille ou non, sur fond d’indifférence de la population, le breton est devenu d’abord et avant tout un enjeu de pouvoir, un élément essentiel de décoration du grand barnum mis en place pour justifier le projet autonomiste promu par un lobby patronal obscurantiste, pratiquant le culte de l’élite dans la pure tradition de l’Opus Dei. Protester contre cette instrumentalisation d’une langue qui méritait assurément mieux que d’être promue comme produit d’appel ne sert à rien puisque, droite et gauche unies, de Le Fur à Urvoas, de Goulard à de Rugy et de Troadec à Le Drian, les élus régionaux appuient ce projet. Encore faut-il rappeler en quoi il consiste.

©Françoise Morvan

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[1] http://le-grib.com/litterature/hemon-treguer-meme-combat/

[2] Le breton s’est toujours parlé sous forme dialectale (il était parfois difficile de se comprendre d’un village à l’autre)  ; soucieux de créer une langue nationale, les militants de Breiz Atao, et notamment Roparz Hemon, linguiste qui devait incarner une collaboration avec les nazis par lui-même définitivement jugée fructueuse, ont fabriqué une langue celte débarrassée des mots français acclimatés au fil du temps ; le travail d’unification et de normalisation de la langue a connu une étape décisive avec, en 1941, l’adoption d’une orthographe surunifiée  (« peurunvan ») — et cela, d’après Roparz Hemon lui-même, « sur ordre des Allemands » qui encourageaient l’irrédentisme, en vue de démanteler la France dans le cadre de l’Europe nouvelle. Le terme de « surunifié » s’applique normalement à l’orthographe mais peut aussi désigner le breton normalisé (les locuteurs natifs parlent de « breton chimique » ; Yves Le Berre et Jean Le Dû traduisent « peurunvan » par « superunifié »).

[3] Elle-même fille d’un militant nationaliste condamné à l’indignité nationale à la Libération, et élevée en banlieue parisienne dans la communauté de Bretons interdits de séjour rassemblés autour d’un même rêve de revanche, elle s’est lancée dès l’origine dans le « combat breton », aidant la femme de Francis Debauvais, leader indépendantiste mort dans un sanatorium de la SS, pour la publication de ses mémoires, fondant une école Diwan, prenant la direction du journal nationaliste Bremañ dont des journalistes comparurent en 2004 dans le cadre des procès des terroristes de l’Armée révolutionnaire bretonne). 

[4] Le cadastre refait sur des bases ethniques aberrantes en haute Bretagne est refait  en basse Bretagne sur des bases linguistiques souvent non moins aberrantes : « La qualité de la langue utilisée n’a aucune importance et des fautes grossières de breton peuvent figurer sur les inscriptions sans que nul — à part des mauvais coucheurs comme nous — n’y trouve à redire », constatent Yves Le Berre et Jean Le Dû, professeurs émérites de breton à l’université de Brest  (http://le-grib.com/wp-content/uploads/2016/05/2016-devoir-et-nécessité.pdf p. 11).

[5] Questions d’identité Pourquoi et comment être Breton ? Éditions Bo Travail ! Paris, 2015, p. 105.

[6] Voir notamment le rapport rédigé par R. Calvez en 2009. En 2016, 3 postes sur 4 ont été pourvus. 

[7] http://le-grib.com/wp-content/uploads/2016/05/2016-devoir-et-nécessité.pdf

[8] Le Télégramme, 25 août 2017.

[9] Id. ibid., p. 114.

[10] Id. ibid., p. 113.

[11] Fañch Broudic. L’enseignement du et en breton. Rapport à Monsieur le Recteur de l’Académie de Rennes. Brest : Emgleo Breiz, 2011. 282 p.

[12] Id., ibid., p. 107.

[13] Id., ibid., p. 80.